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CALIFORNIE, LE CAUCHEMAR ÉVEILLÉ (DEUXIÈME PARTIE)

Mis à jour : sept. 7

Juin 1979. « Hotel California » continue d'inonder les F.M. américaines, les Eagles triomphent lors d'une tournée gigantesque qui égale les records établis quelques années plus tôt par Led Zeppelin, le groupe le plus populaire aux Etats-Unis au milieu des années 70. Tout semble dire que la scène musicale californienne va être calibrée de nombreuses années encore sur le modèle cool.


Pourtant, de petites radios indépendantes, souvent nées sur les campus les plus radicaux de la côte ouest, commençaient à faire entendre d'autres sons. Et en ce début d'été, un nouvel hymne a la Californie rompait la quiétude des auditeurs qui s’aventuraient à tourner le curseur de leur radio au hasard. Un riff de basse urgent, une voix aiguë et acide et ce refrain a entonner comme un hymne de stade, toute provocation punk en bandoulière :


California, über alles,

California, über alles,

Über alles, California,

Über alles, California !



Attaque frontale contre le gouverneur Jerry Brown, le décrivant comme un futur dictateur hippie, le titre était l'œuvre d'un groupe dont le nom même allait à l'encontre de l'empathie que la génération précédente, traumatisée par l'assassinat des deux frères, avait ressentie pour les hérauts démocrates des 60’s : The Dead Kennedys ! Les années 80 s'annonçaient plutôt raides. D'autant que le groupe arborait un logo dont le design rappelait les heures sombres du XXème siècle - curieusement, certains logos utilisés par Pink Floyd dans le film « The Wall » ne sont pas sans rappeler celui du groupe de Jello Biafra.


Le titre trouva rapidement son public, lassé de l'environnement « soft » de l'époque. Un public qui put vérifier que, sur scène, le groupe ne faisait aucune concession. Jouant dans des petits clubs surpeuplés, les Dead Kennedys furent la figure de proue d'une scène diverse qui lui emboîta le pas, comme une version en négatif de celle qui triomphait alors.


Quant à lui, le groupe X avec l'album « Los Angeles » (produit par Ray Manzarek, clavier des Doors, groupe emblématique de l'esprit de rébellion), annonçait la couleur dès 1978 : pochette noire, nom du groupe comme une croix de supplice, reflets d'un incendie, un visuel de guérilla urbaine ! Les années 80 allaient confirmer l'émergence de cette scène qui allait bousculer l'ordre établi.


C'est d'ailleurs en Californie que l'un des premiers labels indépendant vit le jour dès 1974 : BOMP RECORDS,(fondé par Greg et Suzy Shaw) se faisait fort de publier les disques d'artistes passés sous le radar des majors.


Pop, rock, proto-punk, BOMP RECORDS publiait les vinyles de groupes qui écumaient les petites scènes de la côte ouest et qui portaient haut le flambeau du rock originel et de la pop sixties, souvent habités par une énergie qui faisait défaut aux stars du moment.



D'Iggy and the Stooges aux Beachwood Sparks en passant par les Modern Lovers de Jonathan Richman, Devo, 20/20, The Germs, The Barracudas, The Romantics (avant Talking In Your Sleep), Stiv Bators, Paul Collins, The Flaming Groovies, The Shoes, The Black Lips, The Brian Johnston Massacre, de nombreux artistes sont passés par ce label entre le milieu des 70’s et aujourd'hui (le label a survécu à la mort de Greg Shaw en 2004).


Mais deux autres groupes allaient creuser un sillon particulier durant cette charnière des années 70/80 : The Dream Syndicate de Steve Wynn explorait ce que l'on appelait pas encore l'Americana sous des vocaux hantés et fiévreux.


De son côté, le Wall Of Voodoo de Stan Ridgway se nourrissait d'une imagerie cinématographique de séries B pour conter de petites histoires décalées dans la nouvelle Amérique de Ronald Reagan. Leur reprise de « Ring of Fire » d'un certain Johnny Cash illustre complètement la réinterprétation des années 80.



Le Golden State offrait déjà quelques exemples de délicieuse décadence :

Frank Zappa passait le rêve américain à la moulinette subversive, et les états d'âme de la population au microscope déformant et satirique. Captain Beefheart réinventait le blues dans un prisme déformant, quand Tom Waits s'inventait un personnage de clochard céleste à contre-pied de l'imagerie hippie de l'époque.

Les Tubes singeaient leurs contemporains sous des paillettes multicolores, et le collectif The Residents avec son œil factice faisaient passer la provocation punk pour un spectacle de kermesse.

Les Californiens étaient prévenus : sous le vernis angeleno de l'industrie musicale (relayé par les rayons de Tower Records), une scène locale était prête à tout faire craqueler.


D'une part les proto-punks de Bad Religion, Black Flag (dont le chanteur, Henry Rollins, avait l'intelligence de Jello Biafra dans un corps d'athlète impressionnant), Social Distorsion, NOFX, The Germs, Suicidal Tendencies, Rancid et Pennywise, The Offspring, toute une scène indépendante punk et hardcore s'emparant des salles de concert, des radios indépendantes, tapisser les vitrines des disquaires avec leurs rondelles produites à peu de frais.



Ensuite l'énergie, la vitesse, la reconnaissance pousse certains groupes vers la démesure hard-rock : après le feu d'artifice offert par David Lee Roth et l'utilisation du tapping par Ediie Van Halen sur les quatre premiers albums de Van Halen, de nombreux groupes allaient se former pour créer une scène hard flamboyante : Guns'n'Roses, Mötley Crüe, Exodus, Metallica, Megadeth, Slayer. Cette scène hard rock va enflammer de ses longues distorsions de guitares et chants agressifs toute la seconde moitié des années 80 avant de largement succomber aux sirènes du succès, comme la génération Eagles/Fleetwood Mac et se désintégrer à l'aube des 90’s.




Au début des années 90 débarque une nouvelle vague de groupes alliant pop et énergie punk lissée qui verra le succès de Eels (enfin récompensés après le flop des albums solo de son leader, Mark Everett, sous le pseudo de E), de Weezer dont la power pop nous ramène parfois aux effluves des glorieux aînés Bangles, Nerves, Paul Collins'Beat, 20/20, et Green Day qui décrochera la timbale en titane avec « Boulevard Of Broken Dreams » mais aura du mal à gérer son succès.



Egalement, la Californie va encore briller aux yeux du monde avec la scène rap West Coast, dans laquelle s'illustreront notamment Warren G, Snoop Dogg et 2Pac.



Ils sauront exploiter au mieux le son de la Californie cool des années 70, samplant Michael McDonald, Bruce Hornsby ou Stevie Wonder sur un flow souple et fluide.


Sans parler de Disposable Heroes Of Hiphoprisy qui reprent le « California Über Alles » des Dead Kennedys (remis au goût du jour avec Peter Wilson, le nouveau gouverneur, comme cible) sur l'excellent album « Hypocrisy Is The Greatest Luxury ». Une manière de boucler la boucle, la scène californienne étant aujourd'hui, comme ailleurs, éclatée et moins idiosyncratique qu'il y a 40 ans.



Comme si, finalement, une issue cachée de l'Hotel California avait été découverte, permettant de sortir enfin de la prison dorée... California, über alles!


Keep spinning ! François Major Dude

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