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Christophe : de la plage au Boulevard des Italiens

Dernière mise à jour : 2 août 2021

Il y a un an, Christophe nous quittait. Le chanteur noctambule à la voix de brume avait connu le succès au milieu de la vague yéyé mais avait déjà fui la notoriété envahissante, les petites cases où l'on tentait d'enfermer les vedettes une fois leur image bien en place.




En 1970,« Aline » et « Les Marionettes » lui collaient aux basques mais lui était déjà ailleurs. Coupé des siens, intimement et professionnellement, il signait la musique du film « La route de Salina », étrange exercice instrumental en avance sur son époque. Ou plutôt en dehors de son époque. Dans une marge personnelle où il explorait les ambiances instrumentales que seul, il entendait dans sa tête. Un disque prenant qui révélait l'homme d'ambiances qui allait bientôt se révéler. Une seule plage chantée, d'une voix presque psalmodiée, ralentie, perchée sur un tapis de cordes délicates et de clavier psyché qu'on croirait tout droit sorti d'un album de Procol Harum. Une voix funambule, avançant sur un fil ténu, au bord du vertige.




Pendant deux ans, Christophe va chercher à approfondir ce son et ce style qu’il recherche, loin de la variété de l'époque, plus proche des expériences sonores qu'il entend dans les bandes sons des films et dans le rock anglais. Une série de 45t sort, qui seront compilés dans un album en 1972. Christophe y collabore avec différents auteurs dont Etienne Roda-Gil. La plupart du temps, la sauce ne prend pas.




Seuls surnagent les titres « Belle », « Rock Monsieur » (repris lors de la tournée « Intime »), « Les Jours où rien ne va » mais surtout « La Petite Fille du 3ème », dont l'ambiance annonce les splendeurs à venir.


Sur un texte un peu énigmatique, le morceau étale une ambiance délétère et séduisante à la fois, la voix noyée d'écho du chanteur ondulant au gré de l'orchestration

dynamique. Le titre a fait depuis l'objet d'une magnifique reprise en duo avec Jeanne Added sur l'album « Christophe Etc. ».





 


Son producteur, Francis Dreyfus, directeur des disques Motors, lui présente alors Jean-Michel Jarre, jeune musicien qui a déjà signé des musiques de film et qui s’intéresse à la production et aux nouveaux sons produits par les synthétiseurs, de nouveaux claviers électroniques qui arrivent alors sur le marché après avoir été confinés à la recherche musicale, notamment a l'IRCAM où Jean-Michel Jarre a étudié.


Les deux hommes s'entendent aussitôt et Francis Dreyfus leur laisse les coudées franches : ils ont carte blanche pour concocter l'univers musical qui collera le mieux aux idées du chanteur. Le producteur pousse même Jarre à écrire les textes qui illustreront le nouveau monde, le chanteur se concentrant sur les mélodies et les deux hommes se retrouvant pour mettre en son la vision de Christophe. L'idée n'est plus de sortir des 45t, mais de travailler sur la longueur d'un album qui sera un tout : sans parler de concept, il y aura une cohérence musicale et thématique qui guidera l'ensemble.


Le thème retenu : les paradis perdus, avec comme point de départ un hommage aux pionniers du rock (Christophe a une vénération pour eux, en particulier Eddie Cochran) et par extension l'innocence perdue au fil de l'âge adulte (amour, passions, famille, argent…).


L'album paru en 1973 est serti dans une pochette luxueuse où Christophe apparaît en dandy hiératique, assis dans un fauteuil en bois devant un grand manoir, canne à la main et cape étalée à son côté, comme échappé d'un roman de William Faulkner.


Ce portrait indique déjà la volonté du chanteur de changer de style, de changer d'époque. Le glam rock anglais bat son plein et les tenues extravagantes sont légion sur la scène d'Outre-Manche.


Ce changement de style est corroboré par le premier morceau de l'album, « Avec l'expression de mes sentiments distingués » : voilà un titre étrange qui introduit l'album avec une formule que l'on réserve à la fin d'un courrier !

Mais l'écoute du morceau confirme qu'il s'agit là plutôt de la conclusion de l'époque 60’s du chanteur : il s'agit d'un collage de bandes dans lequel on entend des extraits de « Aline » et des « Marionnettes », sur une plage de piano martelé. Et à la fin de cette introduction, le mot « Aline » est répété comme si le disque était rayé. Difficile de faire plus clair, Christophe se débarrasse des oripeaux yéyés qui l'encombrent et enchaîne sur le premier long morceau (plus de six minutes) qui marque son nouveau style, une ballade au piano dont le thème n'aurait pas dépareillé sur un album de Procol Harum (encore). Le morceau s'intitule « Emporte-moi » et tout le texte, là aussi tend vers une volonté de changement.



Le titre suivant, « Mama », est un rock glam survitaminé qui rappelle l'attachement du chanteur aux pionniers du rock. La première face se termine avec deux titres plus anodins avant de redémarrer en beauté une fois le disque retourné : « Les paradis perdus », longue plage qui donne son titre à l'album est l'un de ces miracles dans lesquels un chanteur réussit à créer un classique intemporel qui définit pourtant exactement son art et sa stature du moment. Et emporte l'adhésion du public : qui n'a pas chanté en chœur :


« Dans ma veste de soie rose,
Je déambule morose,
Le crépuscule est grandiose » ,


Une intro lancinante qui colle aux oreilles et définit parfaitement l'image de la pochette. Christophe y met en scène son nouveau personnage (on dirait aujourd'hui « avatar ») : un dandy un peu décadent, amoureux de la nuit et nostalgique d'un monde effacé par les rigueurs du temps et qu'il recrée dans une bulle où il s'abreuve régulièrement. La mélodie majestueuse s'étale durant près de cinq minutes avant d'être soudainement lardée de riffs de guitares électriques sur lesquels Christophe revisite les onomatopées de Gene Vincent ou Little Richard et les phrases emblématiques d'Eddie Cochran ou Elvis Presley. « Les paradis perdus » sont bien situés dans la mythologie 50’s des USA, combinée à l'esthétique cinématographique italienne de la même période.


Le titre suivant, « Le Temps de vivre » traite également de la perte des illusions et des rêves sur une mélodie moins captivante avant que l'album se referme sur un court morceau-hommage aux Studios Ferber où le disque a été enregistré.


« Ferber endormi » évoque le moment où les derniers musiciens sont partis alors que le chanteur reste seul, dans son dernier paradis, celui où il donne corps à sa musique. Christophe est déjà un noctambule à l'époque et le crépuscule est pour lui l'heure du réveil à une nouvelle vie, une autre réalité, une autre dimension.

Le succès critique est là, mais le succès public est encore timide. Si la chanson-titre remporte un joli succès radio, les ventes de l'album demeurent limitées. Mais le tandem Christophe - Jean-Michel Jarre fonctionne à merveille et va récidiver l'année suivante avec l'album qui installera Christophe en haut des charts et pour longtemps dans le cœur de ceux qui vont succomber aux « Mots bleus ».


 


Une fois encore, le disque est conçu comme un tout, avec une tonalité et des musiques qui se répondent. Il s'ouvre sur un long morceau de près de 10 minutes qui fantasme Christophe en dernier héritier d'une famille italienne, dandy qui se rêve entre Italie et USA.


Après une longue intro piano et synthétiseur, une première exposition du thème des « Mots bleus » suivie de l'entrée de guitares saturées accélérant le tempo, la voix déroule cette nouvelle mythologie entre Rome et Hollywood sur une mélodie nerveuse où les guitares et la rythmique prennent petit à petit le pas sur les claviers avant le changement de thème final : la mélodie des « Mots bleus » y réapparaît sur un texte chanté en italien, « Il silenzio ».



Un seul couplet et c'est la fin, immédiatement enchaîné avec « Señorita », tempo rapide ponctué de somptueux breaks de guitare (Patrice Tison, artisan rock de bien des réalisations françaises les plus réussies des 70’s) dans lequel le chanteur a confié à Jean-Michel Jarre la tache de citer ses films américains fétiches : le texte du musicien est encore une fois une petite pépite qui touche à la fois les aficionados du cinéma et le grand public. Le morceau sera un tube énorme.


Suit une chanson entièrement écrite et composée par Christophe, bâtie sur un riff de guitare funky qui évolue vers le milieu du morceau sur un tempo lent et lourd. « C'est la question » n'est certes pas le titre le plus connu de l'album mais il clôture cette première face habilement, restant dans une tonalité entre rock hard et variété pop, sur un texte joliment allumé et un solo d'harmonica discret du chanteur.


Le temps de retourner le disque dans le Jukebox ( Christophe en était très friand et les collectionnait par dizaines ) et le morceau-titre inonde l'atmosphère : il est difficile d'employer un autre mot tant, dès l'intro et ses nappes de guitares, sa basse sautillante et ses contrepoints de synthé, « Les Mots bleus » installent une ambiance particulière, très cinématographique (encore).

Chanson qui évoque la difficulté du chanteur à s'exprimer, elle fantasme la rencontre et le discours entre le chanteur et une femme rêvée. Elle demeure plus de quarante ans après un morceau insubmersible, classique et indémodable dont seul Alain Bashung a réussi à donner une lecture à la hauteur de l'original.



« La Mélodie » s'enchaîne sur un rythme effréné, sorte d'opéra-rock digne du « This Town Ain't Big Enough » des Sparks. Christophe y fait montre de capacités vocales tout à fait impressionnantes sur un texte dont on n'a pas forcément fini de vérifier qu'il ne cacherait pas quelques sous-entendus d'ordre sexuel…


« Le P'tit gars » suit, dans un ambiance sombre accentuée par une note grave tenue au synthé sur laquelle se pose une guitare solo bluesy et un piano presque bastringue par instant. Le leitmotiv vocal de « love » n'a rien ici de hippie mais génère presque une angoisse latente. Une étrangeté superbement maîtrisée. Vient ensuite « Drôle de vie », chanson piano/voix plus classique dont l'arrangement de synthé sonne aujourd'hui un peu daté. Dommage, le morceau méritait mieux.


L'album se termine sur un court instrumental dispensable qui ne gâche pourtant pas le plaisir ni surtout l'envie de retourner le disque pour repartir au début, tant on tient là l'un des albums les plus riches que nous ait donné la chanson française. Textes, musiques, arrangements, tout y est audacieux et classique à la fois, marquant un nouveau point d'entrée (après Polnareff) de la pop et du rock dans la variété française sans en dénaturer l'essence.


 

Le succès de l'album entraînera une série de concerts mythiques à l'Olympia, avec pléthore d'effets spéciaux encore rares en France à l'époque (light show, fumées, projections d'images) et une arrivée du chanteur et de son piano par la voix des airs au début des concerts. Le répertoire est essentiellement extrait des deux derniers albums et marque la transition du chanteur vers un nouvel univers. Un double-album en est tiré, luxueux et ne présentant que le répertoire récent.


Une nouvelle étape se profile pour le chanteur puisque Jean-Michel Jarre, fort du succès de ces deux albums en compagnie de Christophe, peut enfin acquérir les synthétiseurs dont il rêvait et se lancer dans la réalisation d'albums instrumentaux que Francis Dreyfus va produire pour le plus grand bonheur de son label Motors : « Oxygène » et « Equinoxe » seront des succès colossaux partout dans le monde.



Christophe cherche donc de nouveaux complices et son choix se porte sur Boris Bergman, un parolier qui a déjà fait ses preuves en français et en anglais (le « Rain & Tears » d'Aphrodite's Child, c'est lui, le « Filo Maravilha » de Nicoletta aussi). Cette fois-ci, son complice n'est que parolier et la lourde tâche de donner un successeur aux « Mots bleus » incombe presque entièrement à Christophe, musicalement parlant.


Sa mythologie musicale évolue, il est impressionné par les expériences sonores de Pink Floyd (influence déjà palpable sur les deux précédents albums), la facilité mélodique d'Elton John ou de Crosby, Stills, Nash & Young. Il est tenté de se lancer dans un projet qui portera les expérimentations sonores plus loin encore que précédemment.