Christophe : de la plage au Boulevard des Italiens

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Il y a un an, Christophe nous quittait. Le chanteur noctambule à la voix de brume avait connu le succès au milieu de la vague yéyé mais avait déjà fui la notoriété envahissante, les petites cases où l'on tentait d'enfermer les vedettes une fois leur image bien en place.




En 1970,« Aline » et « Les Marionettes » lui collaient aux basques mais lui était déjà ailleurs. Coupé des siens, intimement et professionnellement, il signait la musique du film « La route de Salina », étrange exercice instrumental en avance sur son époque. Ou plutôt en dehors de son époque. Dans une marge personnelle où il explorait les ambiances instrumentales que seul, il entendait dans sa tête. Un disque prenant qui révélait l'homme d'ambiances qui allait bientôt se révéler. Une seule plage chantée, d'une voix presque psalmodiée, ralentie, perchée sur un tapis de cordes délicates et de clavier psyché qu'on croirait tout droit sorti d'un album de Procol Harum. Une voix funambule, avançant sur un fil ténu, au bord du vertige.




Pendant deux ans, Christophe va chercher à approfondir ce son et ce style qu’il recherche, loin de la variété de l'époque, plus proche des expériences sonores qu'il entend dans les bandes sons des films et dans le rock anglais. Une série de 45t sort, qui seront compilés dans un album en 1972. Christophe y collabore avec différents auteurs dont Etienne Roda-Gil. La plupart du temps, la sauce ne prend pas.




Seuls surnagent les titres « Belle », « Rock Monsieur » (repris lors de la tournée « Intime »), « Les Jours où rien ne va » mais surtout « La Petite Fille du 3ème », dont l'ambiance annonce les splendeurs à venir.


Sur un texte un peu énigmatique, le morceau étale une ambiance délétère et séduisante à la fois, la voix noyée d'écho du chanteur ondulant au gré de l'orchestration

dynamique. Le titre a fait depuis l'objet d'une magnifique reprise en duo avec Jeanne Added sur l'album « Christophe Etc. ».







Son producteur, Francis Dreyfus, directeur des disques Motors, lui présente alors Jean-Michel Jarre, jeune musicien qui a déjà signé des musiques de film et qui s’intéresse à la production et aux nouveaux sons produits par les synthétiseurs, de nouveaux claviers électroniques qui arrivent alors sur le marché après avoir été confinés à la recherche musicale, notamment a l'IRCAM où Jean-Michel Jarre a étudié.


Les deux hommes s'entendent aussitôt et Francis Dreyfus leur laisse les coudées franches : ils ont carte blanche pour concocter l'univers musical qui collera le mieux aux idées du chanteur. Le producteur pousse même Jarre à écrire les textes qui illustreront le nouveau monde, le chanteur se concentrant sur les mélodies et les deux hommes se retrouvant pour mettre en son la vision de Christophe. L'idée n'est plus de sortir des 45t, mais de travailler sur la longueur d'un album qui sera un tout : sans parler de concept, il y aura une cohérence musicale et thématique qui guidera l'ensemble.


Le thème retenu : les paradis perdus, avec comme point de départ un hommage aux pionniers du rock (Christophe a une vénération pour eux, en particulier Eddie Cochran) et par extension l'innocence perdue au fil de l'âge adulte (amour, passions, famille, argent…).


L'album paru en 1973 est serti dans une pochette luxueuse où Christophe apparaît en dandy hiératique, assis dans un fauteuil en bois devant un grand manoir, canne à la main et cape étalée à son côté, comme échappé d'un roman de William Faulkner.


Ce portrait indique déjà la volonté du chanteur de changer de style, de changer d'époque. Le glam rock anglais bat son plein et les tenues extravagantes sont légion sur la scène d'Outre-Manche.


Ce changement de style est corroboré par le premier morceau de l'album, « Avec l'expression de mes sentiments distingués » : voilà un titre étrange qui introduit l'album avec une formule que l'on réserve à la fin d'un courrier !

Mais l'écoute du morceau confirme qu'il s'agit là plutôt de la conclusion de l'époque 60’s du chanteur : il s'agit d'un collage de bandes dans lequel on entend des extraits de « Aline » et des « Marionnettes », sur une plage de piano martelé. Et à la fin de cette introduction, le mot « Aline » est répété comme si le disque était rayé. Difficile de faire plus clair, Christophe se débarrasse des oripeaux yéyés qui l'encombrent et enchaîne sur le premier long morceau (plus de six minutes) qui marque son nouveau style, une ballade au piano dont le thème n'aurait pas dépareillé sur un album de Procol Harum (encore). Le morceau s'intitule « Emporte-moi » et tout le texte, là aussi tend vers une volonté de changement.



Le titre suivant, « Mama », est un rock glam survitaminé qui rappelle l'attachement du chanteur aux pionniers du rock. La première face se termine avec deux titres plus anodins avant de redémarrer en beauté une fois le disque retourné : « Les paradis perdus », longue plage qui donne son titre à l'album est l'un de ces miracles dans lesquels un chanteur réussit à créer un classique intemporel qui définit pourtant exactement son art et sa stature du moment. Et emporte l'adhésion du public : qui n'a pas chanté en chœur :


« Dans ma veste de soie rose,
Je déambule morose,
Le crépuscule est grandiose » ,


Une intro lancinante qui colle aux oreilles et définit parfaitement l'image de la pochette. Christophe y met en scène son nouveau personnage (on dirait aujourd'hui « avatar ») : un dandy un peu décadent, amoureux de la nuit et nostalgique d'un monde effacé par les rigueurs du temps et qu'il recrée dans une bulle où il s'abreuve régulièrement. La mélodie majestueuse s'étale durant près de cinq minutes avant d'être soudainement lardée de riffs de guitares électriques sur lesquels Christophe revisite les onomatopées de Gene Vincent ou Little Richard et les phrases emblématiques d'Eddie Cochran ou Elvis Presley. « Les paradis perdus » sont bien situés dans la mythologie 50’s des USA, combinée à l'esthétique cinématographique italienne de la même période.


Le titre suivant, « Le Temps de vivre » traite également de la perte des illusions et des rêves sur une mélodie moins captivante avant que l'album se referme sur un court morceau-hommage aux Studios Ferber où le disque a été enregistré.


« Ferber endormi » évoque le moment où les derniers musiciens sont partis alors que le chanteur reste seul, dans son dernier paradis, celui où il donne corps à sa musique. Christophe est déjà un noctambule à l'époque et le crépuscule est pour lui l'heure du réveil à une nouvelle vie, une autre réalité, une autre dimension.

Le succès critique est là, mais le succès public est encore timide. Si la chanson-titre remporte un joli succès radio, les ventes de l'album demeurent limitées. Mais le tandem Christophe - Jean-Michel Jarre fonctionne à merveille et va récidiver l'année suivante avec l'album qui installera Christophe en haut des charts et pour longtemps dans le cœur de ceux qui vont succomber aux « Mots bleus ».




Une fois encore, le disque est conçu comme un tout, avec une tonalité et des musiques qui se répondent. Il s'ouvre sur un long morceau de près de 10 minutes qui fantasme Christophe en dernier héritier d'une famille italienne, dandy qui se rêve entre Italie et USA.


Après une longue intro piano et synthétiseur, une première exposition du thème des « Mots bleus » suivie de l'entrée de guitares saturées accélérant le tempo, la voix déroule cette nouvelle mythologie entre Rome et Hollywood sur une mélodie nerveuse où les guitares et la rythmique prennent petit à petit le pas sur les claviers avant le changement de thème final : la mélodie des « Mots bleus » y réapparaît sur un texte chanté en italien, « Il silenzio ».



Un seul couplet et c'est la fin, immédiatement enchaîné avec « Señorita », tempo rapide ponctué de somptueux breaks de guitare (Patrice Tison, artisan rock de bien des réalisations françaises les plus réussies des 70’s) dans lequel le chanteur a confié à Jean-Michel Jarre la tache de citer ses films américains fétiches : le texte du musicien est encore une fois une petite pépite qui touche à la fois les aficionados du cinéma et le grand public. Le morceau sera un tube énorme.


Suit une chanson entièrement écrite et composée par Christophe, bâtie sur un riff de guitare funky qui évolue vers le milieu du morceau sur un tempo lent et lourd. « C'est la question » n'est certes pas le titre le plus connu de l'album mais il clôture cette première face habilement, restant dans une tonalité entre rock hard et variété pop, sur un texte joliment allumé et un solo d'harmonica discret du chanteur.


Le temps de retourner le disque dans le Jukebox ( Christophe en était très friand et les collectionnait par dizaines ) et le morceau-titre inonde l'atmosphère : il est difficile d'employer un autre mot tant, dès l'intro et ses nappes de guitares, sa basse sautillante et ses contrepoints de synthé, « Les Mots bleus » installent une ambiance particulière, très cinématographique (encore).

Chanson qui évoque la difficulté du chanteur à s'exprimer, elle fantasme la rencontre et le discours entre le chanteur et une femme rêvée. Elle demeure plus de quarante ans après un morceau insubmersible, classique et indémodable dont seul Alain Bashung a réussi à donner une lecture à la hauteur de l'original.



« La Mélodie » s'enchaîne sur un rythme effréné, sorte d'opéra-rock digne du « This Town Ain't Big Enough » des Sparks. Christophe y fait montre de capacités vocales tout à fait impressionnantes sur un texte dont on n'a pas forcément fini de vérifier qu'il ne cacherait pas quelques sous-entendus d'ordre sexuel…


« Le P'tit gars » suit, dans un ambiance sombre accentuée par une note grave tenue au synthé sur laquelle se pose une guitare solo bluesy et un piano presque bastringue par instant. Le leitmotiv vocal de « love » n'a rien ici de hippie mais génère presque une angoisse latente. Une étrangeté superbement maîtrisée. Vient ensuite « Drôle de vie », chanson piano/voix plus classique dont l'arrangement de synthé sonne aujourd'hui un peu daté. Dommage, le morceau méritait mieux.


L'album se termine sur un court instrumental dispensable qui ne gâche pourtant pas le plaisir ni surtout l'envie de retourner le disque pour repartir au début, tant on tient là l'un des albums les plus riches que nous ait donné la chanson française. Textes, musiques, arrangements, tout y est audacieux et classique à la fois, marquant un nouveau point d'entrée (après Polnareff) de la pop et du rock dans la variété française sans en dénaturer l'essence.



Le succès de l'album entraînera une série de concerts mythiques à l'Olympia, avec pléthore d'effets spéciaux encore rares en France à l'époque (light show, fumées, projections d'images) et une arrivée du chanteur et de son piano par la voix des airs au début des concerts. Le répertoire est essentiellement extrait des deux derniers albums et marque la transition du chanteur vers un nouvel univers. Un double-album en est tiré, luxueux et ne présentant que le répertoire récent.


Une nouvelle étape se profile pour le chanteur puisque Jean-Michel Jarre, fort du succès de ces deux albums en compagnie de Christophe, peut enfin acquérir les synthétiseurs dont il rêvait et se lancer dans la réalisation d'albums instrumentaux que Francis Dreyfus va produire pour le plus grand bonheur de son label Motors : « Oxygène » et « Equinoxe » seront des succès colossaux partout dans le monde.



Christophe cherche donc de nouveaux complices et son choix se porte sur Boris Bergman, un parolier qui a déjà fait ses preuves en français et en anglais (le « Rain & Tears » d'Aphrodite's Child, c'est lui, le « Filo Maravilha » de Nicoletta aussi). Cette fois-ci, son complice n'est que parolier et la lourde tâche de donner un successeur aux « Mots bleus » incombe presque entièrement à Christophe, musicalement parlant.


Sa mythologie musicale évolue, il est impressionné par les expériences sonores de Pink Floyd (influence déjà palpable sur les deux précédents albums), la facilité mélodique d'Elton John ou de Crosby, Stills, Nash & Young. Il est tenté de se lancer dans un projet qui portera les expérimentations sonores plus loin encore que précédemment.



Ce sera « Samouraï » en 1976. Orchestre symphonique sous le bras, le chanteur y dévoile une face entière composée d'une même pièce en trois parties, complétées de quelques chansons qui malheureusement ne constituent pas ce qu'il a réussi de plus convaincant. La chanson-titre qui ouvre l'album fait illusion deux minutes avant de basculer dans un rock'n'roll furieux un peu vain où le chanteur s'égosille dans les aigus.

Le morceau suivant est un étrange rêve autour d'un mariage où les Beatles sont invités. Malheureusement, John se fait la malle avec la mariée. Intitulée « Merci John d'être venu », c'est une pure splendeur ! Une ballade aérienne aux vocaux idoines, se terminant par un chœur en boucle magnifique.


Le titre suivant, « Tant pis si j'en oublie » est une curiosité sous forte influence Lennon. Elle liste une suite d'artistes qui semblent être le nouveau panthéon de Christophe (après les bluesmen et les rockers de la première époque ) : Elton John, Dylan, les Beatles, les Who, J.J. Cale, Crosby, Nash & Young (Stills passe à

l'as…) sont passés en revue sur un tempo de piano lourd et un écho sur la voix qui placent clairement la chanson sous l'influence du morceau « God » de John Lennon (sur l'album « Plastic Ono Band ».





La face se termine avec « Paumé », lente ballade où le chanteur abuse du vibrato de sa voix ainsi que d'effets de phasing qui lassent au fil du morceau.


La face B, quant à elle, se divise en quatre chansons. Les trois premières constituent en fait un seul morceau en trois parties, « Pour que demain ta vie soit moins moche », long thème symphonique sous influence Elton John, dont la richesse musicale le rapproche de deux autres œuvres majeures et particulières de la variété française, « La Mort d'Orion » de Gérard Manset et « Univers » de William Sheller. Mais la comparaison s'arrête à la richesse musicale, le tryptique de Christophe restant moins emphatique et plus personnel que ceux de ses pairs.


L'album se termine malheureusement par un court morceau rock strident, « Le Cimetière des baleines » qui vient casser l'ambiance installée par la suite de morceaux précédente. Dommage, cette face et ce disque méritaient une meilleure fin.


Mis a part le 45t « Merci John d'être venu », ce millésime 1976 fut boudé par le public et Christophe repartit à la recherche d'un nouveau complice pour son album suivant, la relation avec Boris Bergman n'ayant pas fait ses preuves.




En attendant l'album suivant qui ne sortira qu'en 1978, la maison de disques Motors sort un nouvel album intitulé « La Dolce Vita ». Album composite puisqu'on y retrouve des titres déjà sortis comme « Le dernier des Bevilacqua », « La Mélodie » ou une version italienne de « Petite fille du soleil ». Deux nouvelles chansons voient le retour de Jean-Michel Jarre (entre deux séances pour Patrick Juvet) qui signe les textes de « La Dolce Vita », « Macadam » et « Daisy ».


Le premier des deux morceaux est une splendide ballade dans la tonalité nostalgique des « Paradis Perdus » : même imagerie entre nostalgie de l'Italie et des années 50 et références au cinéma.

Le clavier électrique et les nappes de guitare soutiennent la voix du chanteur, méditative.


La seconde, « Macadam » est un rock électrique qui préfigure les collaborations de Christophe avec Alan Vega. Le chanteur américain est-il déjà dans le radar du chanteur français, juste avant le premier album de Suicide ? Étrange coïncidence. Toujours est-il qu'avec ce morceau, Christophe démontre une fois de plus qu'il est a l'affût de la nouveauté et que la vague punk naissante est passée par son radar.

Le résultat est époustouflant de modernité et annonce quelque chose de l'ambiance du prochain album.


Enfin, « Daisy », elle aussi dans la tonalité des « Paradis Perdus », connaitra aussi un joli succès avec son clavier en cascade délicate et la voix perchée du chanteur.



« Une autre vie », « La Bête » ainsi que deux très belles adaptations en italien complètent cet album patchwork qui réussit l'exploit de tenir mieux que son simple rang de bouche-trou. La pochette où Christophe pose dos contre un mur de briques (clin d'œil aux Ramones ?), une Gibson en bandoulière annonce déjà l'ambiance de l'album suivant, « Le beau bizarre ».



Cette fois-ci, c'est Bob Decout qui signe les textes. Son style se rapproche de celui de Jean-Michel Jarre, concoctant un univers de dandy rock désabusé, mis en son par les fidèles Patrice Tison (guitares) et Didier Batard (basse) rejoints par Jean-Louis Bucchi aux synthés et Joe Hammer à la batterie. Le tout enregistré comme toujours aux studios Ferber.


La pochette annonce la couleur : un Christophe qu'on devine revenant d'une longue nuit entre night-club et casino semble nous interroger sur notre présence en ces lieux, une sorte de hall impersonnel d'où part un escalier vertigineux. Une jeune fille, visage dissimulé par ses cheveux semble y prendre une étrange position de danse classique, les deux mains accrochées à la rampe. L'ambiance est bizarre sans être malsaine, froide sans être glacée.

La tonalité générale de l'album, tout en restant dans la lignée des « Paradis perdus » et des « Mots bleus » est plus rock, plus tranchante. Même le morceau d'introduction, « Un peu menteur », sous ses dehors slow, véhicule une image rock de dandy fêtard traînant sa silhouette dans un univers décadent.

« Ici Repose » emballe le tempo, continuant la thématique de l'autoportrait en creux : après s'être défini un peu menteur, il se voit en observateur décédé du monde trépidant, ayant enfin trouvé la paix. « Le Héros déchiré » et « Histoire de vous plaire » continuent l'introspection sur des tempos moyens, particulièrement prenants.

La première face se termine en beauté avec le morceau-titre où il se définit à nouveau, comme sur toutes ces plages, en être ambivalent, sorte de Janus à deux faces : un peu menteur, déchiré, séducteur, beau et bizarre à la fois.


La face B s'ouvre sur l'un des rocks les plus réussis du chanteur, « Saute du scooter ».

Une histoire sûrement encore inspirée de l'Italie (la Vespa ?) et d'une écriture très cinématographique encore : tricheur, rôdeur, bluffeur, Christophe y joue encore avec son image, sa voix se faisant bravache sur les riffs de guitare d’un Patrice Tison inspiré et les coups de boutoir de Joe Hammer, le bien nommé.