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Christophe, le retour, l'envol, le firmament !



1996. Un Ovni débarque dans le paysage de la chanson française. Sur la pochette du disque, un visage émacié, pommettes saillantes, longs cheveux blonds plaqués en arrière, moustache emblématique, dans un halo sépia, fixe d'un regard intense quelque chose ou quelqu'un, hors champ. Entre les studios Harcourt et ceux d’Hollywood, la photo est barrée de la simple mention « Christophe », dans un lettrage qui évoque la BD ou les néons de lieux nocturnes comme ceux que le chanteur fréquente assidument. En-dessous, en simple police dactylo de taille réduite, « bevilacqua ». Lequel est le chanteur, lequel est le titre ? Dr Christophe et Mister Bevilacqua ?


Cette entrée en matière visuelle consacre le retour de Christophe après plus de 10 ans de silence discographique. Pari d'autant plus difficile qu'il semble même vouloir reprendre les choses au stade où il les avait laissées avec l'album « Le beau bizarre » en 1978 : un album construit comme une suite musicale s'ordonnant de la première à la dernière note. Mais qu'a fait Christophe pendant toutes ces années ? Qui le sait vraiment, à part lui ? Une seule chose est sûre : il n'a jamais abandonné la musique. Elle l'a suivi partout ou peut-être est-ce lui qui l'a suivie partout.


Toujours est-il qu'à l'écoute de cet album, on ne peut que comprendre que le chanteur a absorbé ce qui se faisait de plus élégant dans la musique électronique en gardant son aspect dandy rock pour épicer le son. L'oiseau de nuit s'est imprégné des sons entendus au fil de ses pérégrinations nocturnes, toujours attiré par les ambiances un peu délétères qui mêlent l'électronique à la mythologie blues et rock qu'il admire tant. Nul doute que Soul II Soul, Neneh Cherry, Massive Attack ou Beck ont imprimé l'ADN du chanteur et que chez nous Bashung et Daho (son chef d'œuvre electro-pop « Eden » sort la même année) ont été au menu de ses écoutes.



L'album débute par « L'interview », morceau étrange qui sert de carte de visite à Christophe, comme s'il devait se présenter à nouveau pour qu'on le reconnaisse. Il fait en cela écho à « Avec l'expression de mes sentiments distingués » qui ouvrait l'album « Les Paradis perdus » : un collage sonore destiné à couper le cordon avec « Aline ». Ici, le collage d'extraits d'interviews (réelles ou inventées, peu importe) fait s'entrechoquer des bribes de révélations sur l'homme et des phrases en cut-up/leitmotiv dont on ne sait trop ce qu'elles signifient. Révélations et écrans de fumée. Dr Christophe et Mister Bevilacqua. L'habillage électro, animé de phrases de guitare bluesy et d'une batterie métronomique, est extraordinairement en phase avec l'époque.


« Qu'est-ce que tu dis là ? » suit et le choc est impressionnant : tout en restant lui-même avec une mélodie superbe et très personnelle, en trois temps (deux pour le couplet, un pour le refrain), le morceau bénéficie d'un habillage où électro rime avec dancefloor. Jusqu'au break central qui joue les apprentis remix et relance le morceau dont l'alternance couplet planant/refrain dansant fonctionnait pourtant très bien. Mais il semble que dès ce premier titre, Christophe veuille placer la barre très haut, fixer un niveau d'exigence exceptionnel.


« Enzo » suit. Décliné en une introduction instrumentale courte enchaînée au morceau fleuve de 9 minutes. Christophe y célèbre Enzo Ferrari avec la ferveur d'un amoureux des belles et puissantes voitures (lui qui avait la fâcheuse habitude de les conduire de façon peu académique). Démarré sur une rythmique évoquant le mouvement des bielles, le morceau s'étire sans jamais lasser sur un macadam musical soyeux et élégant : on jurerait le morceau écrit sur les images au ralenti d'un bolide italien au cheval cabré, comme au travers du cockpit, l'auditeur calé dans le cuir du siège du passager.


La mélodie, montante et descendante, fait penser au cycle d'un moteur qui tourne sans forcer. Il y a quelque chose de cotonneux dans le traitement de ce morceau, comme si on l'entendait à travers un casque de pilote. Mais loin de distraire l'auditeur, cette impression ne fait que concentrer l’attention, comme si l'on craignait d'en perdre des subtilités.



Et l'évocation du drame familial au travers du prénom du fils bien-aimé (Dino, atteint d'une maladie incurable, meurt à 24 ans après avoir conçu le moteur V6 qui permit à Ferrari de décrocher son premier titre mondial) renforce l'aspect poignant et fascinant de ce morceau auquel Christophe ajoute également une évocation cinématographique en citant le nom de Monica Vitti, proche du condottiere. Voiture, cinéma, musique, Italie, tout l'univers du chanteur est présent ici.


« Label obscur » célèbre quant à elle une autre passion de Christophe : le blues. Sur un texte où se mêlent jeu sur les mots, les équivoques et les sons, le tout agrémenté de quelques citations de ses héros, le rythme enlevé orné de slide-guitar relance l'album après le tempo méditatif de « Enzo ». Christophe y célèbre aussi son amour pour les vieux disques de blues, le titre rappelant ces labels rares que l'on ne croise que trop rarement dans nos contrées.


C'est ici le Christophe collectionneur qui se révèle tout en se jouant de nous avec le jeu sur « label/la belle ». Toujours, l'ambivalence et le jeu de cache-cache.


« Parfums d’histoires » continue sur un tempo soutenu, emmené par des machines rythmiques entêtantes. Le chanteur semble jouer avec des bribes de souvenirs de flirts couchés sur du papier photo. « Je l'aime à l'envers » est une de ces ballades immobiles, flottantes, dont le texte un peu cryptique ne cesse d'intriguer au fil des écoutes.


« Taqua », sous ses airs sautillants, instille encore une fois du mystère dans la relation amoureuse du chanteur et débouche sur « Le Tourne-cœur », sublime ballade suspendue qui fait chavirer par son jeu de séduction et ses nappes atmosphériques.


Une sorte de version 2.0 (ou presque) des « Mots bleus », un classique instantané qui révèle ses richesses en creux au fil des écoutes. Une fois encore, Christophe s'y révèle sous les deux faces du joueur invétéré et du séducteur romantique, retournant l'atout cœur au gré des circonstances. « Et les choses les plus belles restent en suspension » sacralise aussi l'art de la séduction, le chemin plus prenant que la destination.



« Point de rencontre » relance les rythmiques électro sur des inspirations latines, d'un tango à une guitare flamenca. C'est le deuxième plus long morceau de l'album et pourtant il file entre les oreilles par son urgence, sa richesse et sa fluidité. Encore une fois, l'art de la séduction est au cœur du morceau où l'Italie est encore présente à travers l'évocation de Manara.


Une thématique reprise dans la chanson suivante, « Shake It, Baby », à travers l'objectif d'un appareil photo 24×36. La rythmique se ralentit, quoique présente, pour déboucher sur « Rencontre à l'as Vega", compte-rendu d'une partie de poker entre Christophe et Alan Vega. Le chanteur américain (ex-moitié du groupe Suicide) a toujours fasciné Christophe par son mélange de rock brut issu des pionniers et ses bidouillages électroniques, le tout surmonté d'une voix noyée dans la réverb. Une sorte de version new yorkaise brute du Bevilacqua. Le dialogue entre les deux hommes est habillé d'une rythmique lancinante et presque industrielle, lorgnant vers l'univers de l'américain.


On devine le fantasme du fan derrière ce morceau au texte très cinématographique, à l'ambiance « film noir ».



« On sait qu’on peut être toujours plus satisfait que « mieux », car il y a toujours « mieux », alors je cherche toujours ». C'est sur cette phrase que se clôt l'album, sous le titre « Je cherche toujours », dix secondes qui résonnent comme un manifeste d'insatisfaction et de perfectionnisme, un mélange semble-t-il inhérent à la personnalité du chanteur.


https://youtube.com/shorts/shmA49u90ZE?feature=share


Le silence qui suit cette dernière plage invite à remettre le disque au début : cet extrait d'interview appelle au retour vers « L'interview » qui ouvrait l'album. Une boucle parfaite, un ruban de Moebius tant la séduction du vertige règne tout au long de ce joyau, ce diamant brut taillé avec amour et précision par Christophe aux studios Ferber, encore une fois. « bevilacqua » le replace au centre de la scène française tant la chanson y est traversée de fulgurances électro à la proue du mouvement. La French Touch n'est même pas encore évoquée dans les médias que Christophe en dégoupille la première grenade.


Le succès critique est énorme mais le succès public est malheureusement absent. Trop en avance l'album ne trouvera pas son auditoire à l'époque et la suite devra se faire attendre durant cinq ans, changement de label à la clé. Sûr de son fait, sûr de son art, Christophe proposera en 2001 l'album « Comm' si la terre penchait » qui trouvera enfin son public. Peaufiné pendant de longs mois, il confirmera le tournant pris avec « bevilacqua » : un univers où chanson et électro se marient selon un alliage unique, aux couleurs sobres et sombres mais séduisantes.


D'emblée, la pochette reprend l'idée d'un gros plan sur son visage. Mais cette fois-ci, le côté glamour sepia et pose Harcourt est remplacé par un gros plan de profil, cheveux plaqués, dans les tons gris-bleuté, le titre apparaissant sur le côté gauche, accompagné de la référence du disque et de son minutage. On jurerait une version artistique d'un cliché de police, prise au petit matin dans une cellule blafarde ! L'effet est saisissant, intriguant : qu'a donc fait le chanteur pour mériter pareil traitement ! Qui lui va si bien…


« Comm'si la terre penchait » interpelle également, par sa forme (l'élision du « e » final de « comme ») et par le fond, étant donné qu'il semble que la terre penche depuis des temps immémoriaux. Christophe ne questionne pas pour autant la science mais plus sûrement notre perception de celle-ci, notre acceptation des réalités simples de la Nature (et au-delà). Est-ce que la terre penche réellement ou est-ce le reste de l'univers qui penche dans l'autre sens ? Ne pouvons-nous parfois questionner les évidences ?



Deux accords d'harmonium ouvrent le disque, illustrant un aspect lancinant de ce premier morceau : « Elle dit, elle dit, elle dit » est une sorte de courte litanie répétitive, au charme curieux et suspendu à l'atmosphère synthétique qui l'habille. L'enchaînement sur « La man » se fait tout en douceur avant qu'un motif de guitare électrique vienne apporter une touche de sourde présence. La protagoniste de la chanson se voit décrite uniquement par ses désirs sans que l'on sache vraiment si le chanteur compte ou non accéder à ses rêves. Il règne un parfum de mystères, de douce confrontation souligné par une rythmique de percussions et des plages de synthés atmosphériques. Il y a quelque chose des « Mots Bleus » dans la langueur de ce titre.



« J'aime l'ennui » : tout un programme mené par une introduction instrumentale de près de deux minutes, synthétiseurs simulant une lente marée montante. Un couplet presque statique puis un refrain plus tonique sont suivis d'un superbe motif de quatuor à cordes, luxe rare chez Christophe. Voix doublée et déformée, basse en avant, le morceau explore des tonalités pop très british.



« Ces petits luxes » démarre sur une voix haut perchée avant de redescendre progressivement au fil d'un texte sur les désillusions de l'amour : « plus tu m'échappes, plus tu me plais » en leitmotiv de l'impossibilité de l'amour perpétuel. Qui débouche sur « Comme un interdit », chanson-célébration de la séduction, la cavalière menant son amant à sa guise. Quatuor à cordes, aux motifs tournants qui accompagne le vertige du chanteur. L'enchaînement de ces deux titres est l'un des plus séduisants de la discographie du chanteur.



La grosse voix de Big Joe Williams introduit la chanson suivante, « Nuage d'or ». Et c'est le fan de blues qui nous offre un voyage sur les berges du Mississipi. Les mots de Big Joe Williams sont extraits d'interviews et mènent lentement vers la voix et l'harmonica de Christophe qui n'entrent qu'au bout de deux minutes d'un blues électro lent, poisseux, où la basse et la guitare sont remplacés par des synthés sournois. Des souvenirs et des images d'enfance égrenés avant que la voix du bluesman ne revienne conclure ce morceau de bravoure sonore.



« L'enfer commence avec L » joue une fois de plus sur le jeu de la séduction. La mélodie est somptueuse, l'arrangement plus classique (on pourrait presque penser que le morceau vient des sessions d'un album des années 70). Guitares claires et saturées, accordéon synthé, le morceau est un tube en puissance.


« On achève bien les autos » se déroule sur un rythme de slow lancinant, offrant des visions hollywoodiennes (« La fureur de vivre » notamment) mais avec une conclusion plus 21ème siècle par ses évocations ouvertement sexuelles. « L'endroit bancal » de la chanson évoque le titre de l'album et s'enchaîne d'ailleurs sur le morceau titre dont les nappes de synthé font furieusement penser à « Equinoxe » de Jean-Michel Jarre. Morceau flottant sans gravité comme pour contrer l’angle d'inclinaison d'un monde qui n'est pas fait pour lui.


« Voir » parle encore de séduction, entre podiums de défilés et mannequins. La rythmique est marquée, les arrangements mêlent guitares, cuivres et montées orchestrales à la Massive Attack avant de se terminer sur une interview d'Isabella Rossellini (l'Italie toujours dans le rétroviseur). L'album se termine sur un court instrumental qui, s'il n'apporte rien à l'album, incite à retourner le disque pour reprendre l'écoute au début.



Avec ce deuxième album depuis son retour, Christophe affiche toujours une singularité exceptionnelle dans le monde de la chanson : son art ne ressemble à aucun autre mais surtout il continue de l'affiner et de le porter plus loin et plus haut dans la recherche et l'originalité, en prise directe avec la musique de son temps, voire celle de l'avenir.


Après le semi-échec public de l'album précédent, celui-ci trouve enfin son public et réalise des scores de ventes plus qu'honorables. L'occasion est trop belle de repartir en tournée. « L'Olympia 2002 » en offre un merveilleux résumé, prouvant que les chansons d’aujourd'hui sont des versions modernes de celles des années 70. À ce titre l'enchaînement « Elle dit elle dit, elle dit » avec « Un peu menteur » en début de concert est révélatrice et particulièrement bien amenée, soulevant une vague d'amour impressionnante de la part du public.


L'entame du concert ne ressemble d'ailleurs pas à un programme facile et c'est pourtant un programme rêvé. Après un long instrumental inédit et superbe (« Les minots » de Daniel Mille, omniprésent à l'accordéon) et cet enchaînement évoqué plus haut, Christophe chante « J'l’ai pas touchée », « La petite fille du troisième » et « Merci John d'être venu », soit trois morceaux au statut de semi-succès mais très appréciés des aficionados. Et trois chansons sur la séduction et l'observation du monde, thèmes chers au chanteur. Et trois chansons dont les ambiances s'insèrent parfaitement dans le mood des deux derniers albums. Encore une fois, la chanson « Ces petits luxes » qui suit est clairement à sa place !


La suite est une succession de tubes et de morceaux récents parfaitement enchaînés, réorchestrés de manière à s'imbriquer comme un Lego sans jointures. L'accueil du public est de plus en plus chaud au fil des morceaux, consacrant le retour en grâce du chanteur prodigue. Et sans concessions puisqu'il glisse « Enzo » au milieu du programme comme pour mieux rappeler l'importance pour lui de l'album dont il est issu.


A l'arrivée, ce live à l'Olympia assoit le retour de Christophe : pour tout un nouveau public, les deux albums studio précédents ont révélé un nouvel artiste audacieux, pour ses fans de la première heure, l’album public rappelle les glorieuses heures passées. Le pont est lancé entre les deux périodes. Et pourtant, Christophe va continuer de creuser sous le tablier. Mais il faudra attendre pour cela six années de plus, seulement ponctuées par quelques apparitions comme cet étrange et envoûtant « Ça pue » sur l'album-hommage à Dick Annegarn « Le grand dîner ».



Ou encore le sublime « L'un dans l'autre » sur l'album « Arkhangelsk » du trompettiste Erik Truffaz en 2007.



En 2008 enfin paraît l'album « Aimer ce que nous sommes ». Le titre annonce encore en creux la recherche de la personnalité, la possibilité d'un côté sombre qui pourrait être aimable tout de même. La pochette s'affranchit du gros plan présent sur les deux albums précédents. A la place, un kaléidoscope de petits carrés laisse deviner une photo grand format du chanteur, caché dans les découpes et les reliefs. L'album est à l'image de cette pochette, plus éclaté que les précédents, donnant à entendre Christophe jouant de ses compositions comme un peintre jouant de ses couleurs, au pinceau, au ciseau, au doigt. Et à l'œil précis derrière ses petites lunettes ovales, comme si elles concentraient l'inspiration.


Sans être aussi minimaliste que « Elle dit elle dit » sur l'album précédent, « Wo wo wo wo » entame l'album sur une note dépouillée, répétitive, seulement troublée par la voix d'Isabelle Adjani.



« Magda » suit, toute en nappes suspendues illustrées de notes d'un piano fluide. La voix de Christophe conte une histoire de fugue en voix voilée démultipliée avant qu'une guitare saturée ne vienne zébrer l'ambiance planante. Séduisant et fascinant.