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CALIFORNIE, LE RÊVE IMPOSSIBLE (PREMIÈRE PARTIE)

Mis à jour : il y a 4 jours

Février 1977. Les arpèges du morceau Hotel California résonnent pour la première fois sur les radios F.M. américaines.

Le morceau s'étire sur plus de six minutes jusqu'à s'effacer dans un double solo de guitare écrit au cordeau.

Les Eagles viennent de lâcher sur les ondes un monstre qu'ils ne maîtriseront plus. Ce titre deviendra un hymne au Golden State, une bande-son qui dépassera son lieu et son époque. Une carte de visite éternelle.

Et pourtant ! Cette ballade marque la fin d'une époque et la résume sous forme de cauchemar paranoïaque : le texte de la chanson nous fait pénétrer dans cet établissement où luxe, calme et volupté semblent régner en maîtres.


Hédonisme et décadence, telles sont les devises de cet endroit que les protagonistes ne peuvent quitter. « You can check out anytime you like, but you can never leave », dernière phrase avant le solo final qui résonne comme la vibration de la sphère blanche dans la série « Le Prisonnier ».


L'album Hotel California se termine sur le titre The Last Resort qui décrit la vacuité de ce dernier refuge qu'est la Californie, cette ultime frontière sur laquelle buttent les pionniers et leurs descendants comme des insectes sur le pare-brise d'une voiture, trompés par la lumière artificielle.


Une lucidité due au fait que le morceau est écrit par un natif du Texas, un natif de Detroit, Michigan, et un natif de Floride ?

Au même moment - Don Henley, Glen Frey et Timothy B. Schmit - tous les trois membres des Eagles participaient à l'enregistrement de la chanson F.M. , générique du film du même nom, commandée par M.C.A. à Steely Dan.


Le groupe, originaire de la côte atlantique mais émigré sur les rives du Pacifique, triomphait alors avec l'album Aja et signait avec ce morceau un éloge musical parfait de la F.M. américaine cool, sur un texte qui la moquait allègrement.


Confirmant cette ironie qui parcourait toute son œuvre, aux confins du rock, du jazz et de la variété. Là encore, la scène californienne semblait atteindre le point de non-retour.

Pourtant, dix ans plus tôt, un vent d’espérance avait semé les graines de ce qui semblait être une vague sociétale et musicale. Après quatre ans d'une hégémonie anglaise sur les charts américains - née au lendemain du traumatisme de l'assassinat de John F. Kennedy - Les Byrds avaient redonné depuis deux ans des couleurs U.S. aux hit-parades.


Reprenant tour à tour Dylan et Pete Seeger avec les atours de la pop anglaise (guitares électriques carillonnantes et vocaux en cascade), Roger McGuinn, David Crosby, Chris Hillman, Gene Clark et Michael Clarke avaient créé un genre dans lequel toute une génération de jeunes auteurs-compositeurs-interprètes allaient s'engouffrer : le folk-rock.



Ils participèrent, cet été 1967, au festival de Monterey, entre San Francisco et Los Angeles - où le Grateful Dead, Jefferson Airplane et Quicksilver Messenger Service avaient veillé sur l'émergence d'un mouvement plus politisé au coin de Haight Ashbury -.


Les Byrds, accompagnés d'un jeune groupe émergeant du nom de Buffalo Springfield mais également de Simon and Garfunkel, Country Joe and The Fish et des Mamas and Papas, allaientt donner un retentissement national à cette frange du mouvement hippie.


Si Otis Redding, Jimi Hendrix, Janis Joplin et les Who furent les grands triomphateurs du festival, ainsi que les nombreux groupes de blues-rock, le mouvement folk-rock en sortait reconnu et promu par une presse généraliste qui préférait les harmonies vocales aux décibels.


Le nouvel épicentre, après le festival de Monterey, allait s'épanouir dans un petit vallon des environs de Los Angeles : Laurel Canyon. Cass Elliott des Mamas and Papas y tenait une véritable cour dans son grand chalet.


Se retrouvaient les nouveaux noms qui se rêvaient en héritiers de la contre-culture beatnik, le folk remplaçant le jazz, l'herbe remplaçant la dope : Stephen Stills, David Crosby (viré des Byrds fin 67), les Moby Grape, James Taylor, Jackson Browne, les membres du Band, Eric Clapton, George Harrison et un certain Graham Nash - qui ne tarda pas à quitter son pays, son groupe et sa femme pour croiser sa voix avec celles de ses nouveaux complices.



David Crosby travaillait avec Stephen Stills sur un album commun lorsque Nash fut invité par Cass Elliott à venir les entendre répéter. Après leur avoir fait chanter à trois reprises Helplessly Hoping, Graham posa une troisième voix qui lui ouvrit la voie pour une place dans ce qui serait désormais un trio.


Le premier album de Crosby, Stills & Nash connut un succès exceptionnel, propulsé par les radios FM qui s'affranchissaient alors des formats commerciaux classiques de 3 minutes et firent notamment un triomphe aux 7 minutes de Suite : Judy Blue Eyes, hommage de Stills au regard de Judy Collins dont il venait de produire un album.



Crosby, lui, produisait le premier album d’une jeune émigrée canadienne, Joni Mitchell, qui l'avait impressionné avec son jeu de guitare non conventionnel (elle changeait d'accordage presque à chaque morceau au point de ne parfois plus s’en souvenir !).


Joni allait filer le (presque) parfait amour avec David, puis avec Graham avant de faire craquer James Taylor, revenu d'Angleterre où son premier album sur le label Apple des Beatles avait reçu de belles chroniques mais n'avait pas connu le succès.


Tout ce monde pollinisait à tout va, musicalement et humainement. Jackson Browne, récemment débarqué de la côte est où il avait partagé la vie de Nico et tenté de sauver ses compositions des pattes de John Cale sur l'album de la blonde égérie du Velvet, se voyait offrir également une production signée Crosby.


En 1969, Neil Young se joignit au trio quelques jours avant le festival de Woodstock (New York) puis celui de Big Sur, près de Los Angeles.


Le premier célébra le triomphe de la scène hippie, le second fut la dernière occasion de retrouver l'esprit pionnier de cette génération folk dont les liens allaient se distendre au fil des conflits de personnalités et de la célébration de l'hédonisme bohème.


La tuerie perpétrée par la Family de Charles Manson puis le drame du festival d'Altamont allaient renvoyer ce petit monde dans ses foyers, à se questionner et chercher les réponses dans le miroir et les paradis artificiels.


Après le succès de Dejà Vu l'album de Crosby, Stills, Nash & Young en 1969, il faudrait attendre 1977 pour un nouvel album du trio et 1989 pour un nouvel album du quatuor !


Entre temps, une pluie d'albums en solo ou en duo allait tomber, fruits de querelles intestines et d'egos surdimensionnés. James Taylor, Jackson Browne, Joni Mitchell continuaient d'explorer l’âme humaine sous ses aspects amoureux et remportaient un succès colossal. Neil Young, avec Harvest en 1972, décrochait une timbale en titane !



Les imitateurs talentueux emboîtaient le pas : America s'installait ainsi en haut des charts pendant plusieurs années avec de belles mélodies sur des textes adolescents.


De nouveaux musiciens débarquaient, enrichissant le son de nouvelles influences : les Stone Poneys et leur chanteuse Linda Ronstadt, plus rock et country, les Doobie Brothers, Little Feat et les influences sudistes de Bill Payne et Lowell George, Donald Fagen et Walter Becker de Steely Dan qui allaient créer un véritable laboratoire de musiciens de studio capables de jouer leur musique sophistiquée à partir de partitions dignes des meilleures écoles de jazz.


Joni Mitchell elle-même dérivait lentement vers le jazz et s'offrait bientôt les services de Jaco Pastorius, puis Pat Metheny et Lyle Mays pour élever encore son art qui allait culminer avec le somptueux Hejira.



Poco peaufinait son country-rock , le polissait en compagnie de Donald Fagen, montrant la voie aux Eagles sortis de l'ombre de Linda Ronstadt et qui n'allaient pas tarder à leur voler la vedette et leurs musiciens, Kenny Loggins et Jim Messina envahissaient les ondes, Jackson Browne et James Taylor transformaient leurs tourments intérieurs en or avec l'aide d'un aréopage de musiciens triés sur le volet, Fleetwood Mac changeait une nouvelle fois de personnel et embauchait Lindsey Buckingham et Stevie Nicks, duo californien auteur d'un bel album de pop sophistiquée.


Leurs racines blues anglaises s'éloignaient et après des années d'errance, ils allaient crever le plafond du succès.


De 1975 à 1978, forts de deux albums aux compositions taillées pour la F.M. ( Fleetwood Mac et Rumours ) et les concerts XXL qui devenaient la norme, le groupe allait dominer les charts et établir un train de vie de millionnaires (Dom Perignon et poudre blanche), encouragés par des maisons de disques pour lesquelles rien n'était trop beau. Surenchère publicitaire, soirées de gala, Capitol n'était plus seul à mener le bal à L.A., Warner étalait son insolente réussite et même Berry Gordy délocalisait une partie de Motown de Detroit à Los Angeles !



The Band quittait définitivement les rivages new-yorkais pour la côte ouest, leur guitariste Robbie Robertson s'acoquinant avec le cinéaste Martin Scorsese pour des virées nocturnes se terminant immanquablement dans un brouillard qui ne devait rien aux influences océaniques du Pacifique. Laurel Canyon, Beverly Hills, Hollywood, tous ces quartiers mitoyens vibraient d'une vie nocturne décadente bien plus agitée que la vie diurne.


Le Château Marmont et le Beverly Hills Hotel, qui figurent sur la pochette d'Hotel California en étaient le centre. Scorsese allait convaincre le Band de filmer leur concert d'adieu avec une pléthore d'invités, le soir de Thanksgiving 1976 au Winterland Ballroom de San Francisco.


Sorti deux ans plus tard au cinéma, cette célébration de la camaraderie folk-rock autour du groupe qui avait contribué à en jeter les bases, bouclait en quelque sorte la boucle d'une époque sous le titre révélateur de The Last Waltz : Ronnie Hawkins, Muddy Waters, Eric Clapton, Paul Butterfield, Dr John, les Staple Singers, Joni Mitchell, Neil Young, Emmylou Harris, Neil Diamond, Van Morrison et Bob Dylan s'y succédaient.


Les Beatles et les Stones y étaient même représentés par Ringo Starr et Ron Wood. Mais avant tout, c'étaient Levon Helm, Rick Danko, Richard Manuel, Garth Hudson et Robbie Robertson qui crevaient l'écran, eux, la bande de Canadiens et d'Américains qui avaient redonné au rock le goût de ses racines en pleine période psychédélique : en deux albums, Music From Big Pink et The Band, ils avaient remis au centre du jeu des compositions simples, des instruments traditionnels, des vocaux rugueux, tout un héritage issu des pionniers.


Mais tout comme les Eagles et Fleetwood Mac, et comme une grande partie des musiciens attirés par la Californie et son éternel été, ils avaient perdu en route le sens de la quête. Et se séparaient sous les ors du Winterland Ballroom, sous les caméras de Scorsese, dans des bottes trop grandes pour eux qui allaient précipiter leurs déchirements futurs avec leur lot de drames.


La Californie allait encore briller de quelques feux dans les années 80, souvent par l'intermédiaire d'anciens comparses des stars des 70’s : Christopher Cross (galaxie CSN), Toto (galaxie Steely Dan), Donald Fagen en solo et de quelques francs tireurs solitaires qui signaient des œuvres singulières : Rickie Lee Jones, Rosie Vela (galaxie Steely Dan), Chris Isaak, Chris Rea, Toni Childs et le floridien exilé Tom Petty, le seul à réussir à résumer le meilleur des 70’s par ses propres albums et des concerts où il n'hésitait pas à reprendre ses glorieux aînés.

Aujourd'hui, le « Californian Cool » est revenu d'entre les limbes de l'oubli et du dénigrement. Des groupes comme les Fleet Foxes (originaires de Seattle), les Allah Las, Iron and Wine, Beachwood Sparks, Dawes ou le luthier des stars, Jonathan Wilson, qui partage ses tournées avec ses vieux amis Jackson Browne, Graham Nash ou David Crosby. Ce dernier retrouvant à 75 ans, une inspiration inespérée sur ses derniers albums. Et en cet été 2020, les Jayhawks signent avec XOXO un album aux teintes ensoleillées du Golden State.

Keep spinning ! François Major Dude


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