LES SILLONS DU RAP

Mis à jour : 27 nov. 2020

C'est un sujet clivant. Comme le disco en son temps (on se souvient des slogans et des autocollants « No Disco »), le rap a mauvaise presse auprès de nombreux mélomanes et amateurs de musique car considéré comme pauvre musicalement et uniquement préoccupé par une approche textuelle.


Et pourtant… le rap s'inscrit dans une continuité qui, du blues à la funk, du jazz au breakbeat, du rhythm’n'blues à la soul, a bâti son ADN, a nourri sa chair, a irrigué ses veines. Il est l’héritier de Robert Johnson, de Ike Turner, de Ray Charles, de James Brown et bien d'autres.


Et il nous a donné de bien belles occasions de lancer un disque dans le Jukebox et de se déhancher. Car si le texte porte un message, la musique reste souvent un prétexte à la danse. Petit tour d'horizon de quelques unes des références incontournables et historiques du rap US.


L'histoire du rap est intimement liée à l'histoire de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. A ce titre, deux personnalités ont joué un rôle primordial au point d'être des inspirateurs du mouvement musical : Martin Luther King et Malcolm X.


Si le discours du premier, plus pacifique, a inspiré de nombreux artistes soul et funk (Staple Singers, Stevie Wonder, Billy Paul…) il est également présent sous forme de sample chez Grandmaster Flash dès le début des 80’s, KRS-One au début des 90’s et le Wu-Tang Clan un peu plus tard.


Quant à Malcolm X, il fut de nombreuses fois samplé par Public Enemy mais aussi par Gang Starr.


En musique, un sample (ou échantillon) est un extrait sonore récupéré au sein d'un enregistrement préexistant afin d'être réutilisé musicalement pour fabriquer un nouvel ensemble.

L'assassinat des deux hommes à la fin des années 60 a d'autant plus renforcé leur influence sur les musiciens de l'époque, donnant à certains artistes la volonté de reprendre le flambeau à leur façon.


Parmi ceux-ci, les Last Poets et Gil Scott-Heron font figure de pionniers du rap, tant leur poésie urbaine mise en son a donné à entendre les premières notes de ce que l'on appelait pas encore rap.

The Last Poets sont issus de la ville de New York où ils fondèrent le groupe en 1968, le jour anniversaire de la naissance de Malcolm X. Ils déroulent de longs poèmes sur l'imminence de la révolution, stade ultime de la rébellion poétique. L’instrumentation est minimale, souvent uniquement constituée de percussions.


Leur premier album sort en 1970 et connait un certain succès. Le groupe joue principalement à New York et dans la région et publiera plusieurs autres albums dans les années 70.

The Last Poets - chronique vinyle

La formation change au fil du temps et connait un regain d'intérêt avec l'avènement du rap : ensemble ou séparément, les voix des Last Poets seront invitées sur les albums de Public Enemy, Nas, Common… Des membres historiques, seul un est encore en vie aujourd'hui.



Mais la lucidité rôde…


Gil Scott-Heron prône lui aussi la révolution mais il prédit qu'elle va se faire par le bas, par la rue et qu'elle ne sera pas médiatisée tant elle surprendra tout le monde. Ses premiers albums sont des brulots poétiques où sa voix scande des manifestes pour l'égalité des droits et le renversement du système. Petit à petit, au fil des 70’s et avec l'aide de Brian Jackson, son style se fera plus musical, incluant des influences jazz, funk, soul qui font merveille notamment sur des albums comme « Winter In America ». Son morceau le plus célèbre dénonce l'addiction à l'alcool, ce qui ne l'empêchera pas de sombrer dans les drogues dures…

Il fera un retour remarqué en 2010, un an avant sa mort, avec l'album « I'm New Here » dans lequel il n'a rien perdu de son mordant. Album qui a bénéficié en 2020 d'un reworking exceptionnel par Makaya McCraven et ses amis musiciens de la nouvelle vague jazz/soul/funk/rap, sous le titre «We're New Again » .


Mais il faudra attendre le début des années 80 pour voir le phénomène rap commencer à creuser son sillon. A la fin de l'ère disco qui a tout balayé sur son passage, entrainant musiciens blancs et noirs vers la même quête du dancefloor binaire, New York résonne au son des groupes issus de la vague punk mais qui ont su en sortir, Talking Heads en tête. Leurs albums « Fear Of Music » et « Remain In Light » ouvrent des voies entre rock, funk, musique électronique et world.


De son côté, le groupe Chic a inventé une forme de disco sophistiquée dont l'instrumentation spartiate et millimétrée laisse des espaces à des musiciens et poètes de rue qui commencent à créer un nouveau style, armés de leur sound machine (ou ghetto blasters, c'est selon) qu'ils transforment en mini-studio pour créer des bandes-sons sur lesquelles ils posent leur voix. Les plus fortunés commencent à jongler avec les platines vinyles, les transformant en machine à danser avec des techniques nouvelles (scratching…). Et c'est la célèbre ligne de basse de « Good Times » de Chic qui va devenir l'étalon-or du nouveau courant.

« Rapper's Delight » par le Sugarhill Gang va devenir le morceau fondateur de ce nouveau style. Bâti sur le fameux groove de Chic et contant la vie quotidienne d'un jeune homme noir dans l'Amérique de la fin des seventies, le morceau, sorti en 1979, truste les platines des DJ's pendant des mois, les versions maxis dépassant les 14 minutes pour le plus grand bonheur des danseurs. Le titre du morceau va également donner son nom à un style musical qui se développe rapidement sur les bases rythmiques disco-funk (disco pour la régularité du beat, funk pour le groove qui propulse les danseurs sur la piste).


Déjà sorti sous forme de K7 dans les rues de New York dès 1979, « The Message » de Grandmaster Flash and the Furious Five va enfoncer le clou : bâti sur une boucle synthétique irrésistible, le morceau décrit lui aussi le quotidien d'un garçon des rues avec une ironie mordante qui place alors le rap au rang de musique à la fois rebelle et festive, où le second degré et l'appel à la danse modèrent le côté revendicateur.


New York vibrait alors de cette nouvelle musique qui allait aussi imprégner les musiciens d'autres horizons : en rupture de Talking Heads, Tina Weymouth et Chris Frantz allaient décrocher la timbale avec leur « Wordy Rappinghood », irrésistible ritournelle faussement naïve et enfantine, The Clash allait atomiser les dancefloors avec « The Magnificent Seven » et sa ligne de basse hallucinante (avant de remettre ça avec « Radio Clash » l'année suivante. Queen allait même s'offrir une deuxième jeunesse en pompant éhontément le riff de Chic/Sugarhill Gang pour ce qui demeure l'un des hold-ups non élucidés les plus flagrants des cinquante dernières années : « Another One Bites The Dust ».

Ce crossover vers le rock et la pop va ancrer le rap dans le paysage musical mondial et le sortir rapidement du ghetto musical où il aurait pu demeurer. D'autant que d'autres artistes vont continuer à le métisser durant ces premières années 80 : Afrika Bambataa va rajouter de l'électronique et sampler le « Trans Europe Express » de Kraftwerk, Malcolm McLaren intégrait le rituel pom-pom girls pourtant aux antipodes du monde rap, Gary Byrd va introduire la soul de Stevie Wonder dans son titre « The Crown » aux velléités pédagogiques sur rythmique à la Chic, et Run DMC va réussir le coup de génie en invitant Aerosmith à retravailler leur « Walk This Way » pour en faire un nouvel hymne a la non-conformité.


Nous sommes en 1986 et « Walk This Way » et son clip voient la réunion de deux jeunesses qui s'ignoraient jusque là et qui, à défaut de pactiser, vont partager des codes communs sans forcément écouter les mêmes artistes. En cette même année 1986 déboule un autre OVNI, le « License To Ill" des Beastie Boys, un trio de blancs-becs new yorkais issus de la scène hardcore qui va dynamiter le son rap à coups de riffs épais, produits par le fondateur du label Def Jam, déjà aux manettes de l'album de Run DMC et futur gourou du métal et ressusciteur de Johnny Cash : Rick Rubin.


Les riffs de guitares empruntés à Led Zeppelin, Black Sabbath ou les clins d'œil appuyés à Mötörhead comme dans le clip ci-dessus laissaient la place, en fin d'album, à des titres plus funky qui laissaient augurer de ce que deviendrait le groupe par la suite, loin de l'image potache de ce début d'album sur la pochette duquel la carcasse d'avion cachait mal un joint écrasé !

Comme les Beastie Boys, toute une scène new yorkaise mais aussi londonienne allait s'abreuver de soul et de jazz pour donner un nouvel élan au rap à l'aube des années 90. Mais cela fera l'objet d'une deuxième chronique, le temps de vous déhancher sur ces quelques clips !


Keep spinning ! François Major Dude.



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