Le rap à l'âge adulte !

Mis à jour : il y a 2 jours

1987 : des rues de New York monte une clameur qui va, pendant cinq ans et trois albums, être le fer de lance du rap east-coast, revendicateur, héritier de Malcolm X et clairement plus replié vers la communauté noire. Ce qui n'empêchera pas « Yo Bum ! Rush The Show », le premier album de Public Enemy d'être sacré meilleur album 1987 par l'hebdomadaire anglais… NME.



Public Enemy pratique une critique sociale acerbe, démontant les principes qui régissent la politique et la société américaine blanche, dans un New York en pleine mue qui voit le triomphe de l'argent, de l'immobilier et des yuppies sur Manhattan, Tribeca et les quartiers auparavant laissés à l'abandon.


Cette critique s'accompagne d'un recentrage musical autour de samples issus du rap, de la funk, du rhythm'n'blues (The Meters, James Brown), du metal (Suicidal Tendencies) ou carrément de Malcolm X lui-même. Bref, fini de racoler auprès des blancs-becs, le rap se recentre sur le son et l'âme des banlieues défavorisées.





Au même moment, la côte ouest se réveille au son d'un groupe du quartier de Compton, à Los Angeles : N.W.A. et son « Straight Outta Compton » vont marquer les esprits et l'histoire du rap !


Décrivant le quotidien des jeunes noirs de L.A., et revenant sur les émeutes qui ont secoué la ville quelque temps auparavant. L'album constitue le point de départ d'un courant qui va devenir majeur dans la décennie suivante : le gangsta rap.



Le groupe est constitué notamment de Dr Dre, Eazy E, McRen et Ice Cube qui connaitront le succès en solo. Mais en 1988, le collectif balance un premier album-manifeste qui demeure encore aujourd'hui l'une des pierres angulaires de l'histoire du rap et la première véritable manifestation d'un courant angeleno.




Des couleurs psychédéliques, des fleurs dessinées naïvement, des silhouettes détourées grossièrement : en 1989, l'album « 3 Feet High And Rising » du groupe De La Soul créait la sensation dans un milieu codifié par une imagerie plus violente ou plus revendicatrice. L'album allait connaître un succès énorme auprès d'un public plus large, à l'image des succès de « Walk This Way ».



Truffé de samples aussi divers qu'inhabituels (Liberace, Johnny Cash, Steely Dan, Miklos Rosza y côtoient les habituels Sly Stone, James Brown et même… Public Enemy), le groupe crée un rap à la fois fun et intelligent, mixant critique sociale et blagues potaches.


Mais de peur de se retrouver coincés dans cette image, ils enchaineront deux ans plus tard avec un album somptueux mais dont le titre « De La Soul Is Dead » provoquera un malentendu qui amènera des ventes décevantes.


Deux autres groupes phénomènes apparaissent également : d'un côté, A Tribe Called Quest qui utilise les mêmes influences jazz mais également pop et rock.

Ils décrochent un tube avec un morceau bâti sur le riff de « Walk On The Wild Side ». de Lou Reed et maintiendront sur trois albums un très haut niveau de composition et de textes ; avant de revenir en 2018, forts d'un nouvel album qui les remet un temps au centre de l'intérêt pour le rap.



De l'autre côté, les Fugees qui réussissent un véritable hold-up avec leur adaptation du tube de Roberta Flack, « Killing Me Softly ».


Leur mélange de rap, de soul et d'influences caribéennes en font les chouchous du public et de la critique mais pourtant, le groupe va imploser et aussi bien Lauryn Hill (la chanteuse) que Wycleaf Jean (le sorcier du son) se montreront incapables de donner une suite durable à l'aventure.


Pendant ce temps, nos amis les Beastie Boys évoluent de manière spectaculaire. Les riffs rock voire hard de leur premier album laissent la place à un savant mélange musical qui emprunte autant au rock qu'au jazz ou à la funk pour faire de leur deuxième album, « Paul's Boutique ».

Un succès qui les replace au centre de la scène hip-hop, loin de l'image de plaisants collégiens qui leur collait à la peau. Truffé de plus de 200 samples glanés dans tous les genres, « Paul's Boutique » est l'équivalent rap de l'auberge espagnole qui n'a pas fini de nous émerveiller, 25 ans après.



Le jazz devenait d'ailleurs une sorte de grand-frère associé au rap à l'époque.

Le groupe US3 signa sur le prestigieux label de jazz Blue Note. Il faut dire que leurs samples incluaient de nombreux « emprunts » aux glorieux aînés du label (Herbie Hancock, Bobby Hutcherson, Donald Byrd…) rehaussés de leur propre contribution vocale entre rap et ragga. Le succès fut colossal et mérité !

Les catalogues Impulse, Verve et bien d'autres étaient eux aussi littéralement pillés, offrant une quantité impressionnante de samples groovy à souhait, au point que ces labels éditaient des compilations de titres utilisées dans le hip-hop comme les nombreux volumes de « Blue Break Beats » pour Blue Note.


A l'époque également, l'Angleterre voit émerger toute une scène rap dont la culture est profondément ancrée dans la soul (héritage de la culture mod) et dans le jazz.


Et la culture club née a Manchester à la fin des années 80 a également nourri cette nouvelle vague qui se regroupe autour des groupes Urban Species, Young Disciples, Galliano, P.M.Dawn…


Le label londonien de Gilles Peterson Talkin' Loud recueillit la majorité de ces groupes et a travers une alliance avec le label américain 4th & Broadway édita une série de compilations nommées « The Rebirth Of Cool » (en hommage à Miles Davis) à partir de 1991, qui fit date dans le paysage musical du rap. Si l'accumulation de volumes au fil des ans fit long feu, les trois premiers volumes demeurent des monuments de la culture anglo-américaine de l'époque.

A noter également le guitariste Ronnie Jordan qui connut a l'époque un grand succès avec sa reprise du « So What ? » de Miles Davis, réarrangé en version acid-jazz, proche de l'esthétique rythmique du rap. Au passage, il est à noter que Miles lui-même avait laissé une large place au rap dans son dernier album paru avant sa mort, « Doo-Bop ».


Aux U.S.A., Gangstarr et Dream Warriors participent à cette vague qui se nourrit de l'héritage jazz dans le rap. Sous l'appellation Jazzmatazz, Guru de Gangstarr va développer deux albums de fusion dans la lignée des Rebirth Of Cool en collaboration avec de nombreux autres artistes soul, jazz et rap. Les deux volumes rencontrent un succès phénoménal, relançant l'intérêt du public pour Chaka Khan, Freddie Hubbard, Donald Byrd etc.




On y retrouve même la présence de MC Solaar, notre rapper Français ayant déjà participé a un superbe duo sur l'album des anglais de Urban Species : « Listen ».


Parallèlement à l'ouverture au monde dont font preuve les musiciens de rap de part et d'autre de l'Atlantique, il se maintient une frange de rappers américains qui continuent de parler et de revendiquer pour leur propres communautés : de LL Cool J à Nas, de Boogie Down Productions à KRS One, de Cypress Hill au Wu Tang Clan, les ghettos locaux nourrissent des œuvres qui sont éminemment ancrées dans le quotidien, l'environnement, l'accès (ou non) à l'éducation et le logement, et qui, si elles enrichissent le modèle musical, contribuent aussi à le morceler et a le clanifier.


LL Cool J est le « lover » par excellence, Nas est le théoricien d'une révolte qui s'inscrit sans la lignée de Gil Scott-Heron, Boogie Down et KRS One prônent la révolution par l'éducation, Cypress Hill se fait porte voix de la communauté latino, tous flingues apparents et le Wu Tang Clan, derrière sa philosophie orientale, promet de mettre tout ce petit monde d'accord ! C'est à cette période que Public Enemy commence à perdre pied, dépassé sur sa droite et sur sa gauche par de jeunes loups plus assoiffés qu'eux.


On arrive en 1993, et le rap explose, dans tous les sens du terme.


Les Beastie Boys trouvent le moyen de sortir deux albums qui démontrent leur puissance de feu entre rap, groove, rock : « Check Your Head » et « Ill Communication » les installe au sommet du crossover qui les voit tutoyer le succès de groupes comme les Red Hot Chili Peppers, qui intègrent eux-mêmes le rap dans certaines de leurs chansons. Les barrières tombent a nouveau et des festivals rock comme Lolapaloosa invitent de plus en plus de groupes de rap dans leur programmation.


Mais à cette période, c'est de la côte ouest que va provenir la déferlante : coup sur coup, Dr Dre (son album « The Chronic », où s'illustre Snoop Dogg, paru en 1992 va s'imposer comme l'étalon-or du son californien), Warren G, Snoop Dogg, Coolio et 2Pac vont publier une série d'albums qui vont replacer Los Angeles au centre de l'attention.



Le gangsta rap californien balaye tout sur son passage pendant plusieurs années, fort d'un flow vocal plus souple, plus « chaud » (dans tous les sens du terme) et soutenu par des citations musicales qui empruntent aux riches heures du rock californien des 70’s.


Les textes alternent les thématiques, entre « bon temps au soleil » et « guerre des gangs ».

Un sujet maîtrisé puisque plusieurs des protagonistes tomberont sous les balles de leurs adversaires du milieu.

Notorious Big, mort à Los Angeles, était pourtant originaire de New York où son flow vocal unique en ont fait un rappeur a part. Ses deux albums sortis de son vivant ont marqué la scène hip-hop par la tonalité vocale comme dans ce clip de « Juicy » qui rappelle également les riches heures des années 80.


Un autre groupe brouillait les pistes quant à cette appartenance à un quartier, une ville, un Etat : The Pharcyde avait sorti un premier album en 1992 puis pris le temps de concocter le deuxième, « g5 », disque qui réussissait la gageure de réunir l'esprit new yorkais et le flow californien. Le titre « Runnin' » trusta les ondes pendant quelques mois et demeure un classique des FM spécialisées rap.



Mobb Deep, The Roots, Digable Planets, de nombreux groupes apparus depuis le debut des années 90 s'imposent dans le paysage musical américain.


The Roots, surtout, qui vont s'imposer comme l'un des principaux collectifs rap/soul/funk et qui, sous l'impulsion de leur batteur Questlove, vont même rejoindre les émissions télévisées de Jimmy Fallon en tant que house band !


Les lignes commençaient à se brouiller, les styles à se fondre, les influences à se digérer. On était en 1995 et la prochaine bombe allait être un blanc-bec du midwest...


En attendant la suite de l'histoire, Keep spinning ! François Major Dude.


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