40 ANS DE JOHN : LENNON APRES LES BEATLES.

Mis à jour : 10 déc. 2020

Les gens de ma génération se souviennent généralement de ce qu'ils faisaient quand ils ont appris la mort d'Elvis, la mort de Bowie, la mort de Prince, la mort de J.J. Cale, la mort de Lou Reed, la mort de George Harrison, la mort de Tom Petty, la mort de Daniel Darc et même, dans mon cas, celle de Walter Becker de Steely Dan.


Et puis, il y a le cas John Lennon.


Ce 8 décembre 1980, John Lennon venait d'avoir 40 ans. Il y a 40 ans aujourd'hui.



Le matin du 9 décembre 1980, dans ma chambre d'étudiant, j'allumais la radio et m'étonnais d'entendre « Norwegian Wood » juste avant le journal de 7 heures sur Europe 1. Jusqu’à ce que Pierre Douglas et Maryse, les présentateurs de la matinale annoncent la terrible nouvelle de la mort de l'ex-Beatles.


Le temps sembla suspendu, l'incrédulité, l'incompréhension puis la révolte, le sentiment d'injustice. John venait de revenir après un hiatus de 5 ans qui nous avait paru une éternité. Bien sûr, son nouvel album était une terrible déception, mais réentendre cette voix qui avait bercé notre enfance était comme un cadeau du ciel. Même s'il fallait pour cela jouer avec le bras de la platine vinyle pour sauter les titres de Yoko Ono qui parsemaient le disque.


En cet anniversaire à la fois douloureux et chargé d'émotion, voici une sélection de titres qui prouvent combien John avait gardé au fil des années son âme de rocker exacerbée à Hambourg.

I Found Out (1970) – « Plastic Ono Band »



Le premier album de John Lennon porte simplement le nom de « Plastic Ono Band », une manière de se retrancher derrière ce nouveau collectif où jouent Klaus Voorman et Alan White à la rythmique, et des musiciens de passage comme Eric Clapton, George Harrison, Ringo Starr etc.

L'album a été enregistré suite à une retraite dans la clinique du psychologue Arthur Janov qui a développé la théorie du cri primal, selon laquelle on peut combattre ses névroses en retrouvant en soi le cri primal, ce premier cri à la fois angoissé et libérateur du nouveau né au moment de sa mise au monde.


A la fin de ce stage, Lennon et ses musiciens se retrouvent en studio et enregistrent un album totalement dépouillé de tout artifice de studio, simple, direct, sans concessions.

Sur « I Found Out », les guitares sont faméliques et distordues, tranchantes et aigües. Et la voix de John confie avoir trouvé une forme de paix intérieure, même si son chant tantôt crâneur tantôt blessé, semble nous avouer le contraire de par son aspect rauque. Un peu comme si Eddie Cochran avait croisé Captain Beefheart. C'est Ringo Starr qui tient une batterie spartiate comme sur les enregistrements Sun d'Elvis.


Le rock proche de l'os, le rock viscéral !



Instant Karma (1970) – 45t et compilation 33t « Shaved Fish » (1975).



Après le premier album post Beatles, et le « Live à Toronto » de 1969 où il passe en revue plusieurs standards du rock (Blue Suede Shoes, Dizzy Miss Lizzy et Money -That's What I Want), « Instant Karma » sort en 1970.


« Instant Karma » est enregistré et publié en quelques jours, bâti autour d'un riff de piano tournant et d'un refrain à reprendre en chœur (il réitèrera le procédé avec « Power To The People »).



Deux notes de piano et un roulement de baguettes introduisent le morceau avant que la voix de John, noyée comme souvent dans l'écho (il ne l'aimait pas…) nous invite à contempler le fait que nous avons tous un karma qui révèle notre essence sublime (« nous rayonnons » dit le refrain).

Un titre simple, direct, exemplaire. Un véritable tube coup de poing qui tranche avec les grosses productions de George et Ringo à l'époque, et avec la rusticité du « McCartney » de son meilleur ennemi Paul. Ses tubes sont édités dès 1975 dans la compilation 33t « Shaved Fish ».

Gimme Some Truth (1971) – « Imagine »

Au milieu du miel et du fiel déversés à la louche sur l'album « Imagine », « Gimme Some Truth » fait figure d'anomalie.

Elle est la plus ouvertement politique dans un album qui aligne jusqu'à l'écœurement bons sentiments (« Imagine », « I Don't Want To Be A Soldier »), chansons d'amour dégoulinantes de niaiserie (« Jealous Guy », « Oh My Love », « How », « Oh Yoko ») et règlements de compte sous forme de coups bas (« How Do You Sleep »).


La revanche du John acerbe !

« Gimme Some Truth » apparait dès lors comme un manifeste égaré au milieu de nulle part mais qui ne perd pourtant rien de sa puissance musicale (ce riff de guitare est totalement imparable) et de sa force lyrique (le thème de la vérité en politique y est présenté sous un jour nouveau qui exclut toute forme de naïveté). En 2020, enfin, la nouvelle compilation de John Lennon et ses 4 vinyles met ce titre en exergue, idéal pour le mode continu de votre Jukebox !

Aussi bancal et inégal qu'il puisse paraître, aussi pesant aussi, tant Elephant's Memory, le groupe qui accompagne Lennon et Yoko Ono sur cet album est aux antipodes du Plastic Ono Band de 1970, le double album « Some Time In New York City » recèle quelques rocks qui décrivaient leur époque et qui pourtant, 40 ans plus tard, résonnent comme des cris modernes.


« New York City » essaie de prendre le pouls de la rue de la Grosse Pomme, dont l'ex-Beatle bat régulièrement le pavé pour soutenir des causes politiques ou sociales. Cela lui vaut des tracasseries avec le F.B.I. et des lenteurs dans son dossier pour devenir résident permanent aux Etats-Unis.





« John Sinclair » dresse le portrait de l'ancien manager du MC5 et responsable du White Panther Party. Le titre est un blues nerveux, chanté de cette voix nasillarde noyée dans la réverbération. Deux morceaux qui élèvent le niveau de cet album au-dessus du niveau de la flottaison médiocre.


La réverbération est la persistance du son dans un lieu après l'interruption de la source sonore. La réverbération est le mélange d'une quantité de réflexions directes et indirectes donnant un son confus qui décroît progressivement.

Et les versions éditées quelques années plus tard sur le « Live In New York City » prouvent que John n’avait rien perdu de sa hargne :

Sans parler de la reprise du « Hound Dog » d'Elvis :

Tight As et Meat City (1973) – « Mind Games ».


L'album « Mind Games » tente de retrouver l'esprit et la lettre de « Imagine ». Si le succès ne sera pas au rendez-vous, l'album recèle quelques joyaux dont la ballade inaugurale éponyme. L'album compte un grand nombre d'autres tempos moyens entrecoupés d'un rockabilly qui rappelle le « Crippled Inside » de « Imagine » (en moins poli).


Et la deuxième face se termine par une déflagration : « Meat City », qui ne ressemble a rien de ce que Lennon a fait par ailleurs ! Guitares furieuses, cuivres funky, breaks surprenants suivis de reprises en dérapages, voix couvrant le tout avec une assurance bravache. Trois ans avant l'arrivée de la vague punk, un morceau précurseur, étonnant.

I'm Scared (1974) – « Walls And Bridges ».

Cet album de la réconciliation avec Yoko Ono après le « lost weekend » qui l'avait vu passer plusieurs mois à Los Angeles à faire la bamboche avec le gratin des musiciens perdus dans un brouillard de boissons et de substances diverses (Ringo Starr, Keith Moon, Harry Nillson…) ne contient pas de titres rock.


Mais curieusement, la tension qui règne dans ce titre est tellement palpable pour l'auditeur qu'il gagne haut la main son statut de titre « hanté ». Introduit par un hurlement de loup qui résonnera pendant des années au générique d'une célèbre émission de France Inter, le titre répète comme un mantra l'angoisse de Lennon face à la solitude. L'orchestration luxuriante est aux antipodes de celles de l'album « Plastic Ono Band » , et pourtant fonctionne a merveille comme un cocon enveloppant qui accroit l'impression d'étouffement

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Interlude : Ringo Starr « Goodnight Vienna » (1974) – « Goodnight Vienna ».

Une preuve de la générosité de John Lennon envers le batteur des Beatles est ce don du ciel, un rock délicieusement glam, que le chanteur offre à Ringo et qui donnera son nom à l'album éponyme sur la pochette duquel il pose dans une imitation du décor du film « Le Jour où la Terre s'arrêta » (on se demande bien pourquoi cette pochette mais l'époque était aux projets de pochettes pharaoniques inexplicables).


Le morceau sera le dernier grand tube du batteur qui avait déjà connu les hautes marches du Billboard avec un autre morceau de Lennon, « I'm The Greatest », deux ans plus tôt.


L'expression « Goodnight Vienna » est issue d'un argot typiquement liverpuldien : elle signifie « Je me casse d'ici ! ».

Lennon a également enregistré ce titre avec mes musiciens de « Walls And Bridges » pour servir de guide vocal à Ringo (il le fit également pour sa reprise de « Only You » des Platters sur le même album). Ce sera sa dernière contribution à un disque du batteur.


You Can't Catch Me (1975) – « Rock'n'Roll ».

La genèse de ce disque remonte à 1969. Dans le titre qui ouvre « Abbey Road », « Come Together », John Lennon utilise plusieurs formules tirées de la chanson « You Can't Catch Me » de Chuck Berry.


L'emprunt est de toute évidence un hommage de Lennon à l'une de ses idoles. Mais le propriétaire des droits, l'éditeur Morris Levy, flaire la bonne affaire. Il intente un procès à John pour plagiat ! Ce dernier temporise puis propose à Levy de renoncer au procès contre la promesse que Lennon enregistrera un album entier de reprises de chansons du catalogue de l'éditeur.


On est en 1971 et Lennon va faire durer le projet qui est finalement enregistré à partir de 1973, puis est entrecoupé des sessions de « Walls And Bridges », qui sortira finalement avant « Rock'n'Roll ». Pour faire patienter Levy, Lennon lui amène même les bandes non mixées qu'il a fini par produire lui-même après que Phil Spector a jeté l'éponge.


L'éditeur, un margoulin à l'ancienne, sort le disque tel quel sous une hideuse pochette. Lennon est fou de rage et réussit à faire retirer le disque du marché. Il sortira sa propre version en 1975, sous une pochette somptueuse, une photo de Jürgen Vollmer, prise à Hambourg en 1961 : Lennon, en parfait costume de teddy boy (banane, blouson noir, jean serré, adosse dans l'embrasure d'une porte, ouverte dans un mur de briques qui rappelle aussi l'Angleterre industrielle).

Le disque édité par Morris Levy pour court-circuiter Lennon.
Le disque édité par Morris Levy

Le disque, enregistré lors de sessions bien arrosées, garde pourtant une part de hargne et de révérence aux pionniers sans pour autant que le disque sonne comme un hommage compassé. Les réussites brillantes sont nombreuses : « Be Bop A Lula », « Stand By Me », « Sweet Little Sixteen », « Rip It Up/Ready Teddy », « Peggy Sue » mais surtout ce « You Can't Catch Me ».


Ce morceau qui est à l'origine du conflit entre Levy et Lennon, ce dernier le tord et le ralentit jusqu'à calquer sa rythmique sur celle de « Come Together ». Et en rapprochant le modèle de son soi-disant plagiat, Lennon fait la démonstration que les deux morceaux sont foncièrement différents.


Un tour de force opéré a grands renforts de cuivres et, encore une fois, d'une monstrueuse réverb sur la voix. Levy rentre dans ses frais, l'album étant un gros succès. Et Lennon rentre à la maison où il va s'enfermer pendant cinq ans pour élever son fils Sean, né le jour anniversaire de ses 35 ans.



(Just Like) Startin' Over (1980) – « Double Fantasy ».


Cinq longues années sans entendre la voix de John alors que celles de Georges et de Ringo disparaissaient peu à peu dans le brouhaha punk. Paul réussissait à surnager en faisant feu de tout bois pendant ces cinq années. John cuisait du pain et s'occupait de Sean dans l'appartement du Dakota Building. Yoko s'occupait des affaires.


Record Plant Studio
Record Plant Studio

Et puis, tous deux, ils reprirent le chemin du Record Plant, début 1980, d'abord avec Cheap Trick puis avec un gang de requins de studio. L'album qui allait en résulter fut annoncé par ce premier single, un roc