Live at Home/Concert à la maison

Notre exploration des grands enregistrements en public nous conduit aujourd'hui sur les terres d'Irlande du Nord. C'est en effet à Belfast qu'est né Van Morrison qui signa en 1974 l'exceptionnel « It's Too Late To Stop Now », véritable brûlot où rock, soul, rhythm'n'blues et folk se mélangent en un Irish stew corsé !


C'est aussi un album-bilan pour un artiste qui clôt ainsi dix ans d’une carrière bien remplie. Au sein du groupe Them, tout d'abord. Groupe de rhythm'n'blues pionnier en Irlande du Nord, il écume les pubs et les salles de concert. Si la formation évolue au fil des ans, elle garde un cap très rock dû aux personnalités des musiciens : Van y fait office de conciliateur au milieu d'une bande de caractères incontrôlables plus prompts à jouer de leurs poings que de leurs instruments. Les journalistes, les présentateurs de spectacles et même le public en font les frais.


Mais lorsqu'il s'agit de délivrer la musique, le gang est insurpassable : leur reprise de « Baby Please Don't Go » est torride et leurs originaux deviennent rapidement des classiques : « Gloria » est devenue l'une des chansons les plus reprises de l'histoire du rock (The Shadows Of Knight, The Doors avec un autre Morrison au chant, Patti Smith…) et « Here Comes The Night » feront de leur premier EP et du premier album des succès énormes et des références incontournables de toute discothèque rock qui se respecte. Car au-delà de la qualité des compositions et du jeu compact du groupe, la voix de Van Morrison éclaire ces morceaux par sa puissance et son mélange de blues noir et de blues irlandais, cette façon de faire traîner les mots en une lamentation tout droit issue de l'héritage celtique.



Mais les changements de musiciens et les contraintes de groupe et de management commencent à fatiguer Van dont le caractère entier et intransigeant s'en accommode mal. Il décide de quitter le groupe pour se lancer dans l'aventure solo. Pour ne pas trop risquer, il choisit de conserver Bert Berns comme manager. Un homme de la vieille école, capable de signer des concerts à tours de bras aux quatre coins du pays, d’apposer sa signature dans les crédits des chansons histoire de toucher des royalties comme retour sur investissement, propriétaire de son propre label et de sa propre maison d'édition pour arrondir les fins de mois (ses artistes sont signés en exclusivité dans chacune de ses sociétés et lui rapportent donc à chaque vente de disque, de partition, de merchandising et à chaque passage radio, télévision, concert, contrat publicitaire etc.


Nous sommes début 1967. Van Morrison veut changer d'air : la situation sociale et politique en Ulster (et en particulier à Belfast) est explosive. La partition de l'Irlande, le maintien de l’Irlande du Nord dans le sein du Royaume Uni et l'antagonisme entre catholiques et protestants sont sans issue.


Bert Berns connait du monde à New York, dans le milieu musical. Van traverse donc l'Atlantique et enregistre quelques maquettes dès la fin mars : huit titres à la tonalité très soul où il est accompagné de session-men qui habillent ses titres avec une teinte folk-jazzy. Propriétaire des enregistrements, Berns décide de les sortir tels quels sur son label Bang Records. Van Morrison est furieux : pour lui, il s'agissait tout juste de versions de travail, destinées à être présentées à des musiciens et à des organisateurs en vue d'une tournée


L'album, intitulé « Blowin’ Your Mind », tient pourtant la route et sera abondamment réédité dans les années 70, au fil du succès de Van. Succès qui, pour l'heure, est tout relatif. Il faut dire que le chanteur ne se prive pas de le descendre à chaque interview !




L'album recèle pourtant des pépites qui auraient certes mérité meilleur traitement sonore mais qui laissent augurer de ce que sera la suite de la carrière de Van. On y décèle clairement une influence Dylanienne et sur « T.B.Sheets » qui s'étire sur plus de neuf minutes, les prémices de l’album suivant, « Astral Weeks » sont déjà présents : un long morceau bluesy où le chanteur semble improviser le texte au fur et à mesure de la chanson. Les intonations sont parfois Jaggeriennes, la hargne en plus.


Van Morrison est venu sur la côte est avec une idée derrière la tête. Sa vénération pour Bob Dylan l'a poussé vers les rivages où s'est installé le Zim après son « accident de moto ». Woodstock est situé a quelques dizaines de miles au nord de la ville de New York, en pleine cambrousse. Un village idéal pour échapper à la célébrité et ses contraintes. Van s'y installe en compagnie de Janet Planet, chanteuse avec laquelle il commence à enregistrer. Mais son visa arrive à expiration et il est menacé d'expulsion des États-Unis. Janet va le sauver en l'épousant, ce qui lui permet de rester aux U.S.A ! Il doit aussi démêler l'imbroglio de son contrat artistique : Bert Berns meurt en 1968 mais sa femme reprend ses affaires et ne veut pas lâcher son artiste vedette !


Van Morrison est approché par Warner Bros Records qui souhaite l'intégrer à ses nouvelles signatures. Un accord est finalement trouvé : Warner lâche une somme énorme pour l'époque : 20 000 dollars pour le contrat et le triple à la veuve de Berns pour dédommagement. Et le contrat stipule que Van devra encore enregistrer 36 morceaux pour Bang Records, manière de solder son contrat. Il enregistrera les 36 morceaux (des improvisations très approximatives, des pastiches ironiques comme « Blowing Your Nose » ou « The Big Royalty Cheque »…) en une seule séance marathon d'une journée. Bang se retrouve avec une bande inexploitable Van : 1, Bang : 0 !


Van Morrison est libre, enfin ! Il peut rester aux Etats-Unis, Janet Planet donne naissance à un fils et Warner finance un album de folk-jazz-blues enregistré avec des pointures du jazz new-yorkais qui marquera les esprits à défaut de marquer les charts : « Astral Weeks ». Sous le férule de Richard Davis, contrebassiste ayant joué avec Eric Dolphy, Charles Mingus et le Modern Jazz Quartet, le sextet acoustique enregistre dans les conditions du live un album de 4 morceaux par face, titres assez longs qui semblent évoluer en studio au doigt, à la voix et à l’œil du chanteur qui pilote à vue, revisitant à chaque prise le morceau et s'en remettant au contrebassiste pour tenir la barre d'un navire au gouvernail souple mais solide.



« Madame George » résume assez bien l'ambiance générale de cet album : un long portrait populaire dont la musique oscille entre ballade folk au long cours et blues acoustique sans limites, zébrée de flûtes et de violon, sous l'autorité infaillible d'une contrebasse spartiate mais lyrique. Le tout donne une forte impression de spiritualité alliée à une observation méticuleuse de ses contemporains. La production, en privilégiant l'espace dans l'instrumentation, met en valeur la voix, les textes mais aussi toutes les subtilités instrumentales.

L'album est accueilli par des critiques dithyrambiques dans toute la presse, musicale ou non.

Mais le succès public n'est pas au rendez-vous, du moins pas à la hauteur des espoirs de Warner, ni des sommes avancées pour dégager le chanteur de son contrat avec les époux Berns.



Une petite tournée fait suite avant que Van Morrison et Janet Planet se retrouvent. Nous sommes début 1969 et l'enregistrement de l'album suivant débute avec la même équipe (producteur et musiciens). Mais Van Morrison est inquiet de se répéter et veut prouver à Warner que leur investissement va payer. Il stoppe les sessions avant de prendre les rênes et travailler avec des musiciens de l'entourage du Band. Les morceaux sont plus courts, l'inspiration plus bucolique et les mélodies plus « catchy », entre folk, soul et jazz. L'album qui sort courant 1969 s'intitule « Moondance » et une fois encore, le succès critique est énorme, cette fois-ci relayé par un grand succès public.



Mais Van Morrison est pris dans une frénésie d'écriture. Sa nouvelle vie dans les Catskills semble l'inspirer et il retourne bientôt en studio pour donner une suite a « Moondance ». Il conserve le rôle de producteur, réduit le nombre de musiciens mais constitue une sorte de chorale qui va mener ses nouvelles compositions aux confins du gospel et des chœurs de rue. Le nouvel album s'intitule d'ailleurs « Van Morrison, His Band And The Street Choir », et demeure dans la veine de son prédécesseur, les chœurs foisonnant en plus. Après avoir travaillé le répertoire dans la grande maison communautaire de Woodstock, tout ce petit monde a enregistré dans un studio new-yorkais et assure au chanteur irlandais un statut grandissant d’auteur-compositeur-interprète de premier rang, doublé d'un performer scénique bouillant.




Le succès est encore au rendez-vous aux Etats-Unis (moins au Royaume-Uni) tant ce savant mélange musical mis en place par le chanteur semble résonner avec les différentes musiques qui ont bercé les descendants des pionniers (country, folk irlandais, ballades) et les influences noires (soul, rhythm'n'blues, blues) et avec l'air du temps qui a vu The Band rebattre les cartes de la musique américaine avec ses deux premiers albums et les grands noms leur emboîter le pas (The Byrds, Eric Clapton, même les Stones).



Les albums suivants vont confirmer le statut de Van Morrison. Loin de s'affadir, son style va s'affirmer au long de disques aux compositions qui mêlent mysticisme et sensualité, vie quotidienne et grandes espérances, terre et ciel. « Tupelo Honey » (1971), « Saint Dominic's Preview » (1972), « Hard Nose The Highway » (1973) et « Veedon Fleece » (1984) sont autant de chefs d'œuvre d'un artiste qui réussit à donner une impression de sérénité dans sa musique alors même que sa voix est sans cesse sur le point d'exploser, comme un volcan sur le point d'entrer en éruption. Il faut dire que son couple se sépare et que pour la première fois depuis 1968, il revient vivre en Irlande.




Enregistré à Los Angeles et Londres, le live « It's Too Late To Stop Now », en compagnie du Caledonian Soul Orchestra, huit musiciens capables d'interagir avec le chanteur à la moindre intonation de voix, au moindre geste, est un modèle de complicité entre le chanteur et son groupe mais également entre l'orchestre entier et le public. Publié sans qu'aucune retouche n'ait été faite afin de corriger les niveaux ou une petite erreur ça ou là. Van Morrison veut donner à entendre « the real thing », le vrai son de sa voix portée par des musiciens d'exception et un public d'autant plus chaud que les salles sont de capacité moyenne, favorisant l'interaction et le contact.

Ce qui frappe d'entrée, c'est la cohésion de ce Caledonian Soul Orchestra qui accompagne Van Morrison dans ce live qui synthétise le parcours du chanteur : débuté en mode soul-rhythm'n'blues, le double 33t, présenté dans une luxueuse pochette à trois rabats, propose un répertoire de ces dix années que vient de passer l'Irlandais à concocter une musique qui allie son amour de la musique noire, du rock, du fol k et du jazz.



Dès l'intro de piano de « Ain't Nothin' You Can Do », suivie de l'entrée explosive de la voix et de la lente montée en intensité de la basse, de la guitare, de la batterie jusqu'à l'entrée des cuivres, on est saisi par le swing de l'ensemble. « Warm Love » suit et cette ballade bénéficie d'un arrangement qui pousse le rythme intrinsèque du morceau, sans cesse relancé, intense. Van Morrison y vocalise tel un Mick Jagger endiablé. L'enchaînement avec « Into The Mystic » permet l'entrée de la section de cordes qui, loin d'affadir le morceau, lui donne toute son ampleur alors que la batterie et la basse rivalisent de tricks pour relancer le morceau sur lequel Van vocalise comme un beau diable. Et que dire des licks de guitare de John Platania, qui rappellent le meilleur des arrangements de Steve Cropper pour Otis Redding.


Le tempo s'emballe sur un « These Dreams Of You » qui met en valeur les cuivres qui prennent solo sur solo avant de répondre au chanteur sur le refrain. La première face se termine sur une reprise de Ray Charles, le somptueux « I Believe To My Soul » où Jeff Labes brille particulièrement au piano. L'arrangement de cordes et de cuivres est un véritable écrin pour la voix de Van qui trouve les intonations d'Uncle Ray pour rendre toute son âme à ce morceau. Et si les chœurs ne sont pas exceptionnels, peu importe, leur intensité compense. Et le morceau de se terminer sur une superbe pirouette de cuivres qui laisse le public extatique. Car là aussi, la réaction de ce dernier tout au long du concert, est à l'unisson de l'intensité du chanteur et du groupe. Des fans qui n'en croient pas leurs oreilles et qui manifestent bruyamment à chaque fin de titre.



La face 2 s'ouvre sur un « I've Been Working » funky en diable (wha-wha en intro à la « Shaft ») et encore une fois un Van qui joue avec la section de cuivres, pour relancer sans cesse l'intensité du morceau. Et un couple basse-batterie en pleine syncope de feu avec le piano. On se croirait dans un club new-yorkais tant cela sonne « tight ». A peine le temps de respirer et un boogie shuffle de Sonny Boy Williamson démarre au piano : « Help Me » permet à Van de dialoguer avec la slide ou le piano avant que les cuivres relancent la machine sur le final. « Wild Children » calme le jeu avec son piano en cascade et sa guitare en phrasés délicats. Cuivres bouchés et tapis de cordes donnent à cette ballade ses accents jazzy aériens.



Le riff de «Domino » est chaleureusement accueilli, le morceau prenant un tempo endiablé sur ce rhythm'n'blues bouillant. Les cuivres sonnent Stax et la rythmique n'a pas une seconde pour souffler ! Un break vocal permet d'entendre le public frapper en rythme (ils sont chauds !). La clameur à la fin du morceau en dit long sur l'accueil. Willie Dixon est ensuite à l'honneur avec une reprise sensuelle de son « I Just Want To Make Love To You », tout en chaleur humaine, slide allumeuse, cuivres chauds, piano slow, basse ronde. Et Van qui exhorte à l'acte ! Et le petit irlandais semble connaître le sujet…


La face 3 débute par une reprise du « Bring It On Home » de Sam Cooke prise sur un tempo de blues très lent sur lequel Van prie comme un prêcheur désespéré, relayé sur la fin du morceau par un sax en feu. La marmite bouillante de ce morceau contraste avec « Saint Dominic's Preview » qui suit, ballade toute en cordes et cuivres où la voix de Van Morrison se fait plus caressante. Après le détour dans l'Amérique noire, nous voilà dans une ambiance quasi irlandaise exportée aux U.S.A. Retour au blues avec « Take Your Hand Out Of My Pocket », confrontation de l'homme de la rue avec un pickpocket, mais également critique à peine voilée d'un système économique qui fait les poches des gens simples. « Listen To The Lion » revient mettre l'amour au cœur des débats, entre sentiments montrés et enfouis. Une de ces chansons où Van The Man laisse entrevoir sa sensibilité sous l'armure d’homme bougon. Sa voix y est parfois d'une douceur étonnante avant que « le lion » ne revienne rugir sur les refrains. L'arrangement musical en permanente évolution tout au long de la chanson (cuivres, piano, guitare, lignes de basse, batterie) est un régal à détailler. Quand le morceau s'éteint lentement, il faut plusieurs secondes au public avant de sortir de sa contemplation extatique et applaudir enfin.



La dernière face s'ouvre sur deux chansons de la période Them : tout d'abord, « Here Comes The Night » conserve cette dualité entre un refrain lent, bluesy-soul, dont la mélodie vous accroche l'oreille d'entrée, et un couplet pris sur un tempo rapide, sorte de shuffle jazzy au tempo marqué. Si la version est moins électrique que par l'ancien groupe de Van Morrison, elle n'en est pas moins intense ! « Gloria » est ensuite l'occasion de faire chanter le public sur cette hymne à répons dont l'intro provoque un rugissement de plaisir de la part de la foule. La version s'étire raisonnablement et son arrangement plus soft la relie très naturellement au reste du répertoire. Notamment « Caravan » qui s'enchaîne quasiment et dont la stature de « classique » prend toute sa valeur après ces deux standards.


Le morceau permet au chanteur de présenter ses musiciens et sa mélodie et son refrain entêtants embarquent le public et l'auditeur dans cette tranche de soul splendide et tubesque.

Il ne reste plus qu'à refermer ce live sur « Cypress Avenue », seul titre de « Astral Weeks » sélectionné mais qui jouit de cette place finale qui en dit long sur l'attachement du chanteur à cet album, synonyme d'émancipation artistique à défaut d'émancipation financière. À la fin du morceau, Van met en exergue la phrase « It's too late to stop now » en lui faisant précéder un break de cuivres qui surprend le public, avant que le groupe reparte de plus belle. C'est cette phrase qui donne son titre à l'album, preuve encore une fois de l'importance que revêt la chanson.


S'il est trop tard pour s'arrêter, c'est pourtant ce que va faire Van Morrison pendant trois ans. Alors que ce live clôt un cycle de 10 ans qui l'aura vu passer de Belfast à Woodstock puis la Californie, d'un groupe de rhythm'n'blues à une collection d'albums qui embrassent le jazz, la soul, le folk et le rock en compagnie de musiciens de tous horizons, Van The Man (comme il est surnommé) semble vouloir recoller les morceaux d'une vie intime éclatée à l'abord de la trentaine. Il faudra attendre 1977 pour le voir réapparaître avec l'album « A Period Of Transition » qui laissera ses fans sur leur faim.


Seule entorse à cette retraite, sa participation au concert d'adieu du Band. Le jour de Thanksgiving 1976, il rejoignait le groupe américano-canadien pour interpréter deux somptueuses versions de « Tura Lura Lural » et « Caravan » devant les caméras de Martin Scorsese qui en ferait le film « The Last Waltz ».

Ce concert épique enregistré au Winterland de San Francisco célébrait en (trop) grande pompe le chant du cygne d'un groupe qui avait lui aussi traversé une décennie prodigieuse aux côtés de Bob Dylan, Eric Clapton, Neil Young, Muddy Waters, Joni Mitchell, Emmylou Harris, The Staple Singers, The Paul Butterfield Blues Band, Ronnie Hawkins, Dr John, Bobby Charles ! Et la présence dans le backing band final de Ron Wood et Ringo Starr pour faire bonne mesure. La performance de l'irlandais y est impressionnante, au point que l'on peut se demander si cette participation n'a pas été l'élément déclencheur de son retour aux affaires.


Sa discographie a grandi depuis de plus de 30 albums qui constituent l'une des œuvres les plus riches et étonnantes (en solo ou en collaboration avec The Chieftains, John Lee Hooker, Joey De Francesco ou Lonnie Donegan). Une œuvre où l'on peut sans fin revenir piocher. Dans les quelques rééditions vinyles ou dans des originaux !


Keep spinning !


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