Live at home/Concert à la maison : les débuts

Quelle drôle d'idée quand on y pense : enregistrer un disque en public pour témoigner ensuite auprès de ceux qui ne l'ont pas vécu de l'intensité du concert !


Mission impossible, tache vouée à l'échec !


Rendre auprès d'un simple auditeur calé dans son fauteuil, un verre à la main, la force d'une prestation enregistrée devant un public chaud comme la braise, dansant au pied de la scène et vociférant les paroles dans une tonalité approximative, ladite prestation délivrée par un gang prêt à brûler les planches de la scène, à vendre son manager au diable et à pogoter jusqu'au petit matin...


Le Jazz avait montré l'exemple au fil des décennies : du « Concert By The Sea » d'Erroll Garner au « Newport 1962 » de Duke Ellington, du « Jazz At Massey Hall » au « Bill Evans in Paris », du « Ella in Berlin » au « Le soir où on cassa l'Olympia » de Sydney Bechet, des concerts historiques avaient ainsi connu les honneurs du microsillon.





Mais ces enregistrements restaient rares car ils nécessitaient un matériel important et peu courant à l'époque. Et les conditions dans lesquelles jouaient les musiciens n'étaient que rarement satisfaisantes : amplification sous-dimensionnée, scène trop grande, retours chétifs…


L'enregistrement studio restait donc la règle. Les jazzmen travaillaient souvent d'ailleurs dans les conditions du live lors des sessions d'albums studio. Une prise ou deux maximum et l'affaire était dans la boîte.




L'histoire du rock a longtemps fait une quasi-impasse sur les concerts enregistrés : les conditions étaient trop complexes à gérer pour permettre une bonne captation. Jerry Lee Lewis au Star-Club ou les Rolling Stones, en 1966, avec « Got Live If You Want It » signaient des brûlots pionniers. Les artistes soul étaient plus téméraires : James Brown « Live At The Apollo » en 1961 ou Otis Redding « Live In Europe » (1967) avaient montré la voie.







Mais à tout seigneur tout honneur, Elvis Presley allait retrouver sa couronne deux ans plus tard grâce à un live exceptionnel : le « 68 Comeback TV Special » enregistré pour la chaîne de télévision américaine NBC.

Car en 1968, Elvis est au fond du trou de la popularité. Si sa discographie 60’s recèle quelques pépites disséminées ça et là, son image publique est une catastrophe. Il enchaîne films sur films sur les conseils intéressés du colonel Parker, son manager rusé de la vieille école, qui ne pense que « gains à court terme ». Même aux USA, le King a été ringardisé par la British Invasion et le mouvement hippie qui émerge en Californie dès la fin 1966 en remet une couche. Prévu au départ pour être un show de Noël, le spectacle devient au fil des répétitions et des improvisations d'Elvis, un véritable creuset de tout ce qu'il sait faire !



Dans un moment de lucidité exceptionnel, Elvis décide de regagner ses galons en convoquant ses acolytes de la période Sun Records : Scotty Moore et sa guitare tranchante et D.J. Fontana, claqueur de peaux, pour la partie plus rock et intimiste. Un public sélectionné et complice entoure les musiciens. Mais surtout Elvis apparait tout de cuir noir vêtu, cheveux de jais, mèche tombante et démarche à la cool. Le premier morceau est un medley joué avec accompagnement de big band : si Elvis a souhaité redorer son blason, le colonel a réussi dans l'ombre à faire en sorte qu'il étincelle.



« Trouble » est une chanson de voyou, de chef de bande, toute en breaks menaçants, le truc à faire frémir le Bible Belt ! Elvis n'en chante malheureusement qu'un couplet et un refrain, mais quelle entrée en matière punchy, à mille lieues de son image hollywoodienne ! L'enchaînement sur « Guitar Man », chanson plus fluide et emmenée ici dans un swing irrésistible par une section de cuivres aux petits oignons, lorgne vers les grandes émissions variétés des années 50 présentées par le Rat Pack, mais la voix d'Elvis est impérieuse, bouillonnant de soul, de rock derrière l'habillage western swing.



Elvis rejoint ensuite l'estrade où l'attendent ses « vieux » complices. L'ambiance y est plus détendue et les blagues vont fuser entre les morceaux. À l'écoute, on a parfois l'impression d'assister à une répétition depuis les coulisses : un moment privilégié ! Elvis, armé d'une guitare électro-acoustique, joue « Lawdy Miss Clawdy » qu'il balance de sa voix rugueuse. Une voix qui le amène à ses débuts à Memphis, lorsqu'il s'évertuai à reproduire le style des chanteurs noirs de rhythm'n'blues.

Il enchaîne sur un standard du blues, « Baby What You Want Me To Do » dont il exécute l'intro et le riff à la guitare avec une aisance et une hargne impressionnante. Il donne vie à cette scie au tempo lent souvent propice à l'embourbement.



Puis il pose sa guitare, se lève, signe que le big band va rentrer dans la partie et balance un « Heartbreak Hotel » rageur suivi d'un « Hound Dog » où sa voix joue le papier de verre. Au ton de cette voix, on devine les déhanchements de la silhouette noire, confirmés par les cris des jeunes femmes de l'assistance. « All Shook Up » et ses breaks irrésistibles ralentissent un peu le tempo avant qu'il ne s'installe pour une balade langoureuse, « Can't Help Falling In Love », exercice obligé dans tout récital du King. Un « Jailhouse Rock » aux riffs de cuivres affutés vient rompre la torpeur, avant que « Love Me Tender » ne revienne calmer le jeu.



Elvis prend ensuite la parole pour dire combien le monde de la musique a changé depuis ses débuts : studios plus performants, musiciens plus professionnels et une nouvelle vague de musiciens dont les Beatles et tous ces nouveaux courants de la musique noire. Tout cela fleure bon le doux euphémisme. On se dit qu'Elvis va nous surprendre avec un morceau plus moderne et là, contrepied total : le King rappelle que dans tout ces nouveaux courants et notamment la soul et le rhythm'n'blues coule une musique plus ancienne qui l'a toujours inspiré : le gospel. Petite baisse de régime à suivre puisque le medley qui suit n'est pas à proprement parler un gospel pur, engoncé qu'il est dans un arrangement pour orchestre un peu pompier..



Suit un medley de deux titres de Noël dont un « Blue Christmas » certes superbement chanté mais un peu inattendu. Enfin le tout s'enchaine sur un peu de promotion avec le dernier titre d'Elvis, « Memories », une balade à la mélodie banale et à l'arrangement idoine. On se dit alors que l'on a perdu Elvis une nouvelle fois, que le carcan du colonel Parker est décidément trop prégnant ou qu’Elvis est l'esclave de ses goûts trop variés pour que le public rock puisse le suivre à tous coups. Mais c'est alors qu'Elvis dégaine le medley qui assomme tout le monde. Accompagné du groupe et du big band, il passe en revue « Nothingville », « Big Boss Man », « Guitar Man », « Little Egypt » avant de reprendre la séquence de début de « Trouble » et « Guitar Man », soit un répertoire entier de titres frappés du sceau du rebelle et magnifiés par une voix mûre et fiévreuse à la fois.



Il ne reste plus qu'à soulever le bras pour s'éviter un dernier titre promotionnel, « If I Can Dream » qui ne restera pas dans l'histoire de la musique populaire américaine. Chanté dans un costume blanc d'entertainer à l'opposé du cuir noir des premiers titres. Un costume imposé par le bon colonel sur la pochette de l'album où un Elvis en pleine action se détache devant son prénom illuminé d'ampoules rouges. Comme une enseigne diabolique. L'image de l'homme en cuir n'apparaît qu’en petites vignettes à l'arrière de la pochette.


Alors, me direz-vous, ce live n'est pas si inouï que cela. C'est vrai, mais il est le parfait portrait, dans ses hauts et ses bas, de l'homme qui mit le feu à la musique et à la société américaine au milieu des années 50. A son corps défendant parfois. Un peu comme Dylan une décennie plus tard, cherchant à échapper à une image messianique trop grande pour lui. Les imperfections de cet album sont les imperfections de l'artiste et de l'homme. Il en est donc un portrait parfait et honnête. Jusque dans ses errements. Elvis sans fard. Pour le meilleur…


Tous ces lives sont à retrouver, bien évidement et quasi exclusivement en vinyles. Souvent composés de 2, 3 voire 4 ou 5 disques, ils donnent une complète satisfaction d'écoute avec le mode d'écoute continu de votre Jukebox moderne !


Bientôt d'autres chroniques « Live at home/Concert à la maison » à retrouver sur votre blog favori.


En attendant, keep spinning !


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